L’enfant, un parent pauvre ?
mardi 11 novembre 2003, par Laurence Geyduschek

- Des réfugiés tchétchènes près d’une « cuisine » improvisée dans le camp de Karabulak, en Ingouchie. Juillet 2000 © Reuters/Popperfoto.
Selon un rapport français [1], la violence domestique a lieu devant un enfant dans 70 % des cas et s’exerce à son encontre dans 10 % des cas. Or si l’épouse témoigne de la violence ou cherche l’appui de la police et/ou de la justice, l’enfant n’a en général pas cette ressource. Sa seule issue consiste souvent à fuir, dans la rue le plus souvent, à la merci des répressions policières et judiciaires…
Les témoignages ne viennent en général que des décennies plus tard, lorsque les enfants sont devenus adultes ; parfois parce qu’ils sont eux aussi devenus violents ; leur enfance est alors évoquée à titre de circonstances atténuantes. Ainsi, les ouvrages de Boris Cyrulnik offrent de nombreux exemples d’enfants placés par l’ADASS en France après la guerre, et maltraités dans leurs familles d’accueil. Des témoignages viennent aussi de pays nordiques où les enfants « Lebensborn » (choisis pour être élevés dans des institutions modèles de l’occupant nazi) ont subi après la guerre une violence domestique souvent extrême, servant de défouloir aux adultes qui en avaient la charge et qui voulaient oublier le passé de collaboration d’une partie du pays…
Actuellement, la violence domestique à l’encontre des enfants est visible dans certains pays par deux de ses conséquences : les enfants soldats et les enfants des rues. Dans les pays de l’ancienne URSS par exemple, l’alcool et le manque d’emploi attisent la violence [2] et de façon générale, ni la police ni l’appareil judiciaire n’offrent de soutien aux victimes de la violence domestique. De nombreux enfants ont fini par n’avoir d’autre alternative que de vivre dans les rues et de s’organiser en bandes. La toxicomanie et les menus larcins font vite partie de leur quotidien, tout comme la peur de la police.
Aux Philippines [3], sur les quelque 200 000 enfants qui vivent dans les rues, beaucoup ont été victimes de violences ou d’agressions sexuelles à l’intérieur du milieu familial. Peu ou pas scolarisés, les enfants des rues ont toutes les chances d’être arrêtés un jour ou l’autre, parce qu’ils sont contraints de mendier ou de voler pour survivre. Beaucoup sont intoxiqués à la colle, ce qui accroît encore la probabilité de se retrouver tôt ou tard en détention. En Afrique de l’Ouest, le roman d’Ahmadou Kourouma « Allah n’est pas obligé » évoque les cas d’enfants victimes du remariage ou de la mort de leurs parents, des violences subies dans leur cellule familiale, et leur abandon progressif de la « famille » pour la rue, voire les milices armées.
L’assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe a rédigé en 2002 une recommandation concernant la violence domestique à l’égard des femmes [4]. Les travaux préparatoires établissent que si le rapport traite principalement de la violence à l’égard des femmes, « il y a cependant une quantité considérable de sévices infligés par des adultes à des enfants ». Assez curieusement, le rapporteur a constaté que lors de violences au sein de la famille, ce sont souvent les animaux qui en sont les premières victimes ; les enfants suivent… sans oublier les personnes âgées et handicapées. Il est donc proposé que dans toutes les stratégies et recommandations concernant les femmes victimes de violences, il y ait des mesures correspondantes pour les autres catégories de victimes de violences.
Pour en savoir plus : Mullender, A., Hague, G., Imam, U., Kelly, L., Malos, E., & Regan, L. (2002). Children’s perspectives on domestic violence. Londres : Sage. 258 pages. Livres de Boris Cyrulnik : « Un merveilleux malheur », « Vilains petits canards » Films : « Bouge pas, meurs, ressuscite » et « Nous, les enfants du XXe siècle » de Vitali Kanevski ; « Salaam Bombay » de Mira Nair
Notes
[1] Rapport au Ministre chargé de la Santé réalisé par un groupe d’experts réuni sous la présidence du Professeur Roger Henrion, février 2001, http://www.sante.gouv.fr/htm/actu/v...
[2] Rapport AI EUR 46/034/2003
[3] Rapport AI ASA 35/007/2003
[4] Recommandation 1582, 2002
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