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Trafic d’organes : le nouveau « business » chinois

vendredi 10 mai 2002

Aux États-Unis, près de 80.000 personnes attendent désespérément une greffe d’organes. Cette situation de pénurie, qui affecte les pays riches à la population vieillissante, a fait naître un nouveau type de commerce. Dans de nombreux pays du Tiers-Monde, certaines personnes vont jusqu’à vendre un de leurs reins, voire un œil, contre quelques dollars. La Chine n’échappe pas au phénomène. À une différence près. Là, ce sont les milliers de condamnés à mort qui alimentent cet odieux « business », dont l’armée tirerait les ficelles.

Dans la province de Henan, au centre de la Chine, les organes de deux condamnés à mort, Zhao Wei et Wam Qichao, auraient été prélevés par des médecins militaires afin d’assurer des greffes à des patients fortunés. Selon la mère d’une des victimes, des représentants des tribunaux lui ont rendu visite, peu avant l’exécution, afin qu’elle autorise le prélèvement des organes de son fils juste après sa mort. Devant la mutiplication de ces accusations, Pékin a fini par réagir, en y opposant un démenti catégorique. De nombreux éléments ne manquent pourtant pas d’intriguer. Comme une loi de 1984 qui autorise la pratique, à condition que la famille du prisonnier donne son autorisation par écrit ou si celle-ci ne réclame pas le corps.

Certains fonctionnaires en auraient donc profité pour « encourager » les proches des condamnés à mort à agir en ce sens. Quant aux familles qui ont maintenu leur désir de récupérer le corps du défunt, des sommes exorbitantes leur auraient été réclamées.

Pour Huang Peng, un ancien membre du personnel pénitentiaire chinois, « les organes des prisonniers exécutés constituent pratiquement la seule source de greffes » du pays [1]. Les dons d’organes volontaires sont en effet rares en Chine, en raison d’un manque d’information du public ainsi que des croyances populaires selon lesquelles le corps doit rester intact après le décès.

L’affaire a pris une tournure plus politique et plus internationale, en juin dernier, quand Wang Guoqi, un ancien médecin militaire chinois réfugié aux États-Unis, a déclaré, devant le sous-comité des opérations internationales et des droits humains du Congrès américain, avoir fait partie d’une des nombreuses équipes médicales chargées de prélever les organes de condamnés à mort juste après l’exécution [2]. « J’ai prélevé la peau et les cornées des cadavres de plus d’une centaine de prisonniers exécutés », a-t-il révélé aux élus américains. « Les responsables de la prison sont payés 37 dollars par cadavre pour avertir l’hôpital des exécutions, les reins sont vendus 15.000 dollars. Une fois que les médecins ont vérifié leur groupe tissulaire, les prisonniers sont exécutés et immédiatement transportés dans des ambulances où leurs reins sont prélevés dans les deux minutes. Les corps sont ensuite apportés au crématorium où les médecins retirent les cornées, la peau des bras, des jambes et du torse », selon l’ancien médecin de la prison de Tianjin (Nord-Est de la Chine).

Ce témoignage est intervenu après la publication d’un rapport par un célèbre dissident chinois exilé aux États-Unis, Harry Wu, révélant l’étendue du trafic d’organes en provenance de Chine, un commerce juteux pour l’Armée populaire de libération (APL), selon lui [3].

Certains condamnés à mort jeunes et bien portants feraient notamment l’objet d’examens médicaux avant leur exécution, afin de vérifier la compatibilité potentielle de leurs organes avec les patients qui les recevront. Les condamnés sont généralement tués d’une balle dans la tête afin de préserver des organes tels que les poumons, le cœur, le foie ou les reins, a également précisé Mr. Wu.

À la « bourse » chinoise des organes, une cornée coûterait en moyenne 5.000 $, un rein 20.000 $ et un foie 40.000 $.

En 2000, plus de 5.000 greffes de reins auraient été effectuées en Chine, pays où une telle opération coûte près de 6.000 $, pour les résidents chinois, et de 10.000 à 50.000 $ pour les ressortissants étrangers [4]. Des Américains d’origine asiatique et de riches Japonais seraient de plus en plus nombreux à prendre le chemin des hôpitaux chinois pour s’y faire opérer [5]

Force est de constater que rares sont les médias chinois qui font état de ce système. Pour la première fois, en mai 2000, le Today Family Weekly – petit journal de la province de Jiangxi - s’est insurgé contre la pratique d’extraction d’organes sur des condamnés à la peine capitale.

Après la publication de l’article, le journaliste a été sanctionné, ce qui n’a pas empêché le plus important journal officiel chinois, le People’s Daily, de reprendre l’ information sur son site web. Ces premiers échos dans la presse officielle permettront-ils de briser la loi du silence, et encourageront-ils les autorités chinoises à enfin s’attaquer à cette très secrète et très lucrative pratique ?

Notes

[1] in New-York Times, 18 octobre 2001

[2] Dépêche de l’AFP, 27 juin 2001 et Washington Post, 31 juillet 2001

[3] Harry Wu, « Danse pas avec la Chine », éd. Indigène, octobre 2000, 144 p.

[4] New York Times, 18 octobre 2001

[5] « Doctors worried as americans get organs of Chinese inmates », in New York Times, 11 novembre 2001.

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