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Barbarie sur le sable Ils osent invoquer la loi divine...

Robert Badinter

lundi 11 février 2002

Trois décapités en Arabie Saoudite et vingt-cinq emprisonnés en Egypte pour homosexualité… Contre ce scandale, le combat ne doit pas cesser

Il est aisé d’imaginer la scène. L’aube se lève sur la prison, bloc de pierre blanche dans la nuit étoilée. Un croissant de lune luit encore comme un cimeterre jeté dans le ciel. Trois fois, la lame immense de l’épée a brillé au-dessus de la tête d’un homme agenouillé. Trois fois, le bourreau, très grand dans sa longue robe noire, a frappé. Les têtes ont roulé sur le sol. Un tronc décapité perd beaucoup de sang. On avait pris soin de sabler abondamment la cour pavée. Puis on a jeté les corps dans les sacs pour les remettre à leur famille. Ces victimes-là, on les appelait volontiers par leur prénom, Ali, Mohamed et Mohamed, en riant, quelque temps auparavant. Ils avaient aimé la vie, la lumière, les nuits de plaisir, la beauté des corps de jeunes hommes. Ils les aimaient tant qu’ils en sont morts de la main du bourreau. Inch Allah ! On peut mourir au nom de Dieu quand on est homosexuel en Arabie Saoudite. C’est aussi une profitable opération politique : qui pourchasse l’homosexuel peut revendiquer le mérite de défendre la vertu et de combattre le vice. Voilà un moyen commode pour désarmer la surenchère fondamentaliste.

image 242 x 170Les Egyptiens l’ont récemment éprouvé. L’homosexualité n’est pas un délit en Egypte. Mais pour les homophobes, ce qui est intolérable, c’est moins l’acte que le scandale, le sacrilège qu’il implique. D’où la trouvaille juridique : il suffisait de poursuivre non pour homosexualité mais pour outrage à la loi divine. On n’est jamais sûr de rien avec les juges ordinaires, ils peuvent même s’inquiéter du droit. Mais s’agissant d’une atteinte à un ordre religieusement défini, alors la Haute Cour est là pour réprimer le désordre et le scandale dans la cité. Que les intégristes dénoncent le laxisme et la corruption morale dans les échoppes, les marchés, les mosquées. Le gouvernement, lui, frappe : des rafles, des interrogatoires musclés, des procédures expéditives. Vingt-cinq homosexuels égyptiens ont ainsi été condamnés à de lourdes peines de prison. Autant de vies brisées et de familles détruites.

Que faire devant de tels outrages ? Protester, bien sûr, dénoncer haut et fort cette barbarie judiciaire. Rappeler que la persécution des homosexuels est un des signes les plus constants des régimes totalitaires, qu’ils soient laïques ou religieux. Souligner qu’il s’agit d’une atteinte brutale à la liberté et aux droits de l’homme, lorsqu’on jette des êtres humains en prison ou qu’on les exécute pour avoir exercé ce droit fondamental : pratiquer la sexualité de son choix avec un adulte consentant.

Il faut aussi, pour les Etats européens, tirer les conséquences juridiques de cette situation. L’homosexuel qui aura fui sur notre continent, et notamment en France, s’il est réclamé par l’autorité d’un pays islamiste à raison de son homosexualité, ne doit pas être extradé. Mieux encore, il convient de lui reconnaître la qualité de réfugié et les droits qu’elle implique. Car c’est bien en raison de son appartenance à un groupe déterminé que l’homosexuel est pourchassé, menacé de prison et de mort.

Cette persécution s’enracine dans une vision de l’humanité que nous refusons. Que les inquisiteurs fulminent leur fatwa, qu’ils détournent en invoquant, à l’appui de leur sentence de mort, les textes sacrés de la religion musulmane, au mépris du message de fraternité et de paix qu’ils comportent. Qu’ils osent invoquer la loi divine pour semer l’humiliation, la souffrance et la mort. En présence de telles persécutions, il nous appartient de proclamer plus fermement que jamais nos valeurs de liberté et d’universalité des droits de l’homme, et d’en faire bénéficier tous les persécutés qui nous demanderaient asile.

(© le nouvel Observateur, semaine du jeudi 10 janvier 2002 - n°1940)

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