Belles, naïves et pauvres… Les Européennes de l’Est sont des proies faciles pour les trafiquants d’être humains, et passent en quelques heures de la promesse d’un bon emploi en Occident à la dure réalité de nos trottoirs. La lutte contre ces trafics s’organise trop lentement.
C’est, selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) [1], le deuxième business le plus lucratif du monde après le trafic d’armes. Le trafic des êtres humains ne cesse de connaître de nouveaux développements depuis la chute du Mur de Berlin. Au nombre de victimes, c’est la prostitution qui occupe la première place, avec des centaines de milliers de femmes trafiquées depuis la fin de l’ère soviétique [2]. La taille des réseaux de trafiquants varie très fort dans ce domaine : de grandes organisations criminelles de type « mafia sicilienne » y sont actives, mais pour plusieurs pays d’origine, dont la Russie et l’Ukraine, beaucoup de réseaux sont bien plus petits, de l’ordre de quelques individus.
Leur technique est simple : profitant de la pauvreté qui règne en ex-URSS, une recruteuse (car il s’agit souvent d’une femme) tente de s’attirer la confiance d’une fille, lui promet un emploi correct et bien payé à l’étranger puis, lorsqu’elle a son accord, organise les formalités du voyage (papiers, visa, billets, etc.). A l’arrivée dans le pays de destination, la fille est présentée à une personne supposée être son employeur mais qui s’avère être un proxénète. Le trafic est donc organisé par deux ou trois personnes, parfois de la même famille. C’est souvent le cas pour les proxénètes albanais qui sévissent en Belgique.
Les proxénètes ne tardent pas à confisquer les papiers de leurs victimes. Le piège se referme : sans documents d’identité, dans des pays dont elles ne connaissent ni la langue ni les lois, les victimes n’ont guère d’espoir de trouver de l’aide si elles s’échappent. Malgré les larmes, les menaces pleuvent : si elles refusent de se prostituer, ou si elles dénoncent le proxénète à la police, il fera tuer ses parents, ses enfants restés en Ukraine. Les coups tombent très rapidement sur la fille qui ne se laisse pas faire.
Les proxénètes déploient tout leur sadisme : ils la brûlent à la cigarette, la frappent jusqu’à lui casser les dents, la privent de nourriture, de sommeil, la violent aussi longtemps qu’il sera nécessaire afin qu’elle se soumette. Des photos d’elle sont prises alors qu’elle est nue, le proxénète menace de les envoyer à ses amis et à ses parents. Et si, malgré tout, elle refuse de se soumettre, sa vie sera en grand danger. En Turquie, deux Ukrainiennes qui refusaient de se prostituer ont été balancées par la fenêtre par leur proxénète devant d’autres prostituées, « pour l’exemple ».
« A moi, ça n’arrivera pas ! »
Pour tenter de prévenir les trafics, l’OIM ainsi que plusieurs ONG et gouvernements d’Europe de l’Est ont lancé de vastes programmes d’information sur les dangers des offres de travail dans les pays occidentaux. Les écoles et médias sont mobilisés par ces campagnes, des brochures distribuées à grande échelle, des numéros de téléphone gratuits créés pour répondre aux questions des candidates au départ.
Il est très difficile d’atteindre toute la population à court terme avec ce genre de programmes, mais leurs effets se font déjà sentir, notamment en Ukraine : « Nous constatons que les victimes de trafic qui reviennent au pays ne sont généralement plus originaires de la capitale, Kiev, note Oksana Horbunova, coordinatrice du programme de l’OIM en Ukraine. C’est parce que l’information sur les risques de trafic y est la plus répandue, mais aussi parce que le niveau de vie y est meilleur ». Un a priori trotte malheureusement dans la tête de nombreuses filles : « c’est arrivé aux autres, mais à moi ça n’arrivera pas » !
L’OIM a aussi créé, à Kiev, son propre centre de réhabilitation pour les victimes de trafics qui sont renvoyées en Ukraine, en général après une arrestation dans le pays de destination. Des supports médicaux et psychologiques leurs sont offerts, tout comme une formation professionnelle pour celles qui le désirent, une assistance juridique et en matière de logement. L’OIM collabore avec 16 ONG qui gèrent des centres du même genre à travers toute l’Ukraine. « Le suivi médical est de la première importance pour les ex-prostituées, souligne Oksana Horbunova. Sur 88 victimes accueillies dans notre centre de Kiev, entre début février et fin août de cette année, plus de 60 souffraient d’inflammations pelviennes, et la même proportion de maladies sexuellement transmissibles et/ou de problèmes psychologiques ».
En Belgique, Sophie Wirtz, présidente du Mouvement du Nid, une association d’aide aux personnes prostituées [3], fait le même genre de constat : « leur état de santé général n’est pas trop mauvais, mais elles souffrent de gros problèmes gynécologiques. Le gynécologue avec lequel nous travaillons nous dit qu’elles sont très tuméfiées de l’intérieur, qu’elles devraient absolument arrêter d’avoir des rapports durant un ou deux mois. Un client a droit à 10 minutes avec une fille, vous pensez bien qu’il ne va pas se ménager… et elles en ont parfois plusieurs dizaines comme ça sur la journée ».
Mais que font les polices ?
La lutte contre le trafic international d’être humains passe par une meilleure collaboration entre les polices des pays d’origine, de transit et de destination. On n’est pas encore très loin à cet égard, même si les choses évoluent petit à petit dans le bon sens. Les obstacles sont nombreux : problèmes de langue, manque d’habitude de travailler avec les forces de l’ordre d’autres pays, différences dans les priorités, les façons de travailler, les législations, etc. « L’assistance mutuelle qui devrait résulter de la coopération internationale entre les services de police est extrêmement archaïque, bureaucratique et lente, elle n’est pas du tout adaptée aux besoins des enquêtes du 21ème siècle dans la lutte contre la criminalité internationale organisée » souligne Paul Holmes, ancien policier britannique et expert en action policière auprès de l’OIM. Le Conseil de l’Europe et tous les acteurs-clés dans ce domaine en Europe sont d’accord sur ce point, mais les progrès ne sont pas assez rapides.
Le travail des autorités judiciaires est facilité lorsque les victimes de trafic acceptent de dénoncer les membres du réseau qui les exploite. Témoigner dans ces matières demande un très grand courage aux victimes car elles craignent à raison les représailles terribles qui peuvent s’abattre sur elles-mêmes ou leurs proches si elles parlent. Pour les encourager dans ce sens, plusieurs pays occidentaux, dont la Belgique, ont adopté une loi qui permet de délivrer aux victimes un titre de séjour et un permis de travail à condition qu’elles collaborent avec les autorités judiciaires nationales en donnant des informations sur leurs proxénètes. Les enquêtes sont difficiles dans ce domaine, car les souteneurs sont d’une prudence de sioux : « Ils sont en contact téléphonique très régulier avec leurs victimes, ils les appellent toutes les 15 ou 30 minutes sur leur GSM pour savoir où elles sont, explique Sophie Wirtz. S’ils ont le moindre doute, ils changent d’adresse aussitôt et la police risque donc d’arriver trop tard, même si la fille a témoigné. Les enquêtes sont longues, elles doivent être irréprochables car si l’on devait arrêter puis libérer un proxénète par manque de preuve, l’effet psychologique serait catastrophique dans le milieu, les filles perdraient toute confiance en la police ».
Notes
[1] Organisation internationale pour les migrations, site internet : http://www.iom.int
[2] De par la nature même des trafics, les chiffres exacts du nombre de victimes ne sont pas connus, mais Europol estime qu’environ 500.000 personnes entrent illégalement dans l’Union européenne chaque année, dont la moitié avec l’aide de la criminalité organisée.
[3] Téléphone du Mouvement du Nid : 02/217 84 72

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