Au cours de la conférence de presse que les délégués d’Amnesty ont tenue le 27 février, après deux semaines de mission à Alger, Roger Clark déclarait que « le débat public bénéficiait d’un espace plus ouvert », et que « les autorités s’étaient engagées sur la question des droits humains ». Mais, à côté de ces propos nuancés, les délégués mettaient l’accent sur d’autres graves problèmes : meurtres de civils ; torture systématique dans les commissariats et les centres de détention ; menaces et pressions à l’égard des militants des droits humains.
Un rappel au souvenir des responsables militaires des milliers de disparitions de cette décennie ; et surtout, de l’impunité généralisée dont bénéficient les auteurs de ces violations.

- Les forces de sécurité marchent dans les rues d’Alger après qu’une cour militaire ait condamné les chefs du FIS, Abassi Madani et Ali Belhadj à 12 ans de prison.
Qu’est-ce qui rend si difficile en Algérie l’évolution vers l’État de droit ? Comment expliquer l’invraisemblable impunité qui y règne ? Comme d’autres pays du Tiers-monde, dont l’indépendance nationale a été acquise par une guerre de libération, l’Algérie a une « armée politique ». L’armée se considère comme LA source du pouvoir, étant entendu que ce sont ses victoires qui ont permis la naissance de la nation. Monopolisant la légitimité de l’autorité, notion-clé qui fonde l’adhésion d’une majorité de citoyens à son gouvernement, l’armée ne permet pas le retour du pouvoir dans les mains des civils ou d’une classe politique autonome. Mais du fait de son idéologie révolutionnaire, celle-ci ne se constitue pas non plus explicitement comme une source officielle de pouvoir, au contraire des juntes sud-américaines.
La confiscation du pouvoir
La structure du système politique algérien est bipolaire. D’une part, il y a un centre occulte : la haute hiérarchie militaire, constituée en clans et en réseaux informels, les « décideurs » comme les appellent les Algériens de la rue. Par le biais de la présidence, cette hiérarchie intervient sur le pôle visible émergé du régime, le pouvoir exécutif (gouvernement et présidence).
Durant les années 1960-70, bien que le champ politique soit verrouillé de façon autoritaire par le système de parti unique, le pouvoir garde sa crédibilité. Leader charismatique, Houari Boumediene fait réaliser les programmes économiques et sociaux du mouvement de libération dont il tire sa légitimité. Il confie la gestion de ces programmes à des élites civiles de son choix.
Après la mort de Boumediene, en 1978, la population qui, à travers lui, avait acquis le sentiment de participer au champ politique, assiste progressivement à la ruine de l’utopie de justice sociale portée par le gouvernement. Corruption galopante, dégradation des conditions de vie, inexistence de médiation démocratique. Ce furent les émeutes populaires d’octobre 1988, exprimant pour la première fois la rupture du lien entre la population et le gouvernement et, partant, la mort de la légitimité du régime.
Cette rupture entre le pouvoir et sa population, et le déficit démocratique que ce fossé entraîne nécessairement, s’est sans cesse creusé depuis. Aujourd’hui, la situation insurrectionnelle de Kabylie et la demande de respect qu’expriment les délégués des comités de village reformulent une nouvelle fois le ras-le-bol des citoyens face au délabrement et à la non-représentativité du système. Comment s’expliquer, qu’en 2003, 40 % de population vit sous le seuil de pauvreté alors que les réserves en devises avoisinent les 24 milliards de dollars - soit plus de deux ans des importations globales de l’Algérie ?
À force de coopter, pour la gestion du secteur public et du gouvernement un personnel civil servile, soumis et corruptible, le contrôle du pouvoir par les militaires a développé ses effets pervers. Tout le secteur d’Etat devient l’enjeu de trafics d’influence, une source d’enrichissement personnel. L’abus, jamais puni, devient la règle. Mise en coupe réglée par un système de clientélisme solidement établi, l’activité économique se développe de façon chaotique, entre paralysie et privilèges…
Pourtant, en 1989, une réforme constitutionnelle refonde l’Etat sur une base multipartite, et crée les conditions pour l’émergence d’une classe politique autonome. Simultanément, l’opposition islamiste d’alors récupère l’utopie de justice sociale, et réquisitionnant la référence religieuse et la référence nationale, se pose à son tour en détentrice d’une légitimité que renforcent les victoires électorales. Tout en projetant pour la société algérienne, à l’instar des militaires, une vision unanimiste qui exclut l’alternative.
Une culture politique marquée par la violence
En effet, le régime a hérité du système colonial une culture politique marquée par la violence et le monisme, c’est-à-dire le rejet de la divergence. Spécialiste de l’Algérie, Lahouari Addi explique : « Soumis à une domination brutale, les Algériens ont cultivé la violence comme moyen exclusif de régler les différends politiques. La classe dirigeante est demeurée imprégnée de cette culture de la violence qui lui a donné naissance, et qui explique son intolérance vis-à-vis de la liberté d’expression ».
La hiérarchie militaire voulait-elle d’un pouvoir civil ? Ou lui fallait-il seulement de nouvelles élites, ayant reçu une légitimité électorale, et qui consentent au principe de sa primauté ?
Toujours est-il qu’après les troubles de mai-juin 1991, suscités par le Front Islamique du Salut, et sa victoire électorale en décembre 1991, l’état d’urgence est proclamé, le processus électoral interrompu. Un Haut Comité d’Etat est coopté et appelle au pouvoir Mohamed Boudiaf, ancien leader de la révolution, en exil depuis 30 ans. Le retour de la légitimité historique fut bref, Boudiaf est assassiné après avoir annoncé son intention de réformer le régime. L’Algérie plonge dans la violence généralisée.
En 1995, nouvelle tentative politique réformatrice : pour sortir de la crise, les principaux partis (Front de Libération Nationale-FLN, Front des Forces Socialistes-FFS, Front Islamique du Salut-FIS) se réunissent à Rome et proposent un contrat où ils s’engagent à respecter des règles de fonctionnement démocratique. Diabolisé, l’accord est rejeté par Alger. La violence continue. Les consultations électorales aussi... Désigné président de l’Etat par le Haut Comité en janvier 1994, puis élu un an plus tard, Liamine Zeroual démissionne en 1998, à la suite de désaccords entre militaires « éradicateurs » et « négociateurs » sur la conduite de la contre-guérilla. Il promet des élections libres et démocratiques pour 1999. Si, en effet, le débat pré-électoral renoue avec une expression plus libre où le drame des disparitions est enfin abordé publiquement, six partis se retirent la veille même du scrutin, incriminant le candidat Bouteflika pour l’appui que lui donneraient les « décideurs », au détriment de la validité du vote.
Nouvelles manifestations citoyennes, nouvelles demandes de démocratie : en juin 2001, les chefs de comités de villages kabyles, les Arouch, ont proposé au pouvoir la « plate-forme d’El-Kseur ». Ce texte, en 15 points, réclame la fin des injustices et des impunités, la liberté d’expression, la lutte contre toutes les formes d’exclusion, des mesures économiques et sociales primordiales. Deux de ces demandes ont été rencontrées, mais actuellement, les dirigeants du mouvement sont en prison. Démotivé, le peuple algérien ne va plus aux urnes : les dernières consultations électorales de 2002 ont atteint des records d’abstention : 47 %, 53%... Manifestations pacifiques, émeutes, élections, négociations. Que faire encore pour qu’évolue le régime, que l’économie s’assainisse, que les médiations démocratiques fonctionnent, et que la violence disparaisse comme mode de gestion des conflits ?
Quarante ans après l’indépendance, les chefs militaires n’ont toujours pas pris leur retraite. L’opposition islamiste leur a même rendu une légitimité fonctionnelle durant toute une partie de la dernière décennie.
Et ils disposent des leviers économiques, de la force des armes (en ordre dispersé, étant donné les clans) et de la police politique. La Sécurité militaire, au moins 20.000 hommes, actuellement éclatés en plusieurs services, reste au-dessus de tous les corps constitués, noyautant tous les partis, les syndicats, les associations, les médias et est, semble-t-il, à l’origine d’un nombre impressionnant de violences et de crimes.
Changements à l’horizon ?
Depuis deux ou trois ans, quelque chose a cependant changé : les militaires sont nommément interpellés, notamment par Amnesty en novembre 1999, lors de sa deuxième mission dans le pays… En juillet 2002, le déroulement du procès pour diffamation que le général Nezzar a intenté à l’ex-sous-officier Souaïdia (auteur d’un livre, « La sale guerre » où il dénonçait la responsabilité de l’armée dans les violences de la décennie) a constitué un électrochoc pour les états-majors algériens.
Et pour la première fois, des chefs militaires font des interviews publiques : Mohamed Lamari dans Le Point, en janvier 2003, Mohamed Touati en octobre 2002, Larbi Belkheir, en mars 2002… [1] Entre autres, ils y démentent formellement toute influence passée et présente sur la sphère politique, et promettent en particulier leur abstention pour le futur. Craindraient-ils d’être finalement traduits en justice pour les crimes commis sous leur responsabilité ? Ou faut-il y décoder un changement d’orientation ? Un avant-goût des réformes évoqué par les représentants gouvernementaux au cours de leur récente rencontre avec la délégation d’Amnesty International, « ces réformes planifiées et progressivement mises en œuvre à de multiples niveaux, dans le but affirmé de s’avancer vers une plus grande transparence, et vers un État de droit » ? À quand des réponses concrètes au mouvement citoyen kabyle, aux collectifs de familles de disparus, aux associations de victimes du terrorisme, aux mouvements de défense des droits humains, à toute la demande de changement exprimée par la population ?




