Il faut se méfier des « hommes d’un seul livre », de ceux qui veulent imposer le paradis sur terre, que ce soit au nom de Dieu ou de la Révolution. Combattant au nom des masses, ils n’ont que mépris pour les hommes et ce mépris n’a souvent d’égal que celui de ceux qui les combattent. Saint-Thomas d’Aquin
Ce n’était pas une tâche facile. La peur bâillonnait bien des bouches et les victimes hésitaient à dénoncer ceux qui étaient peut-être leurs voisins avant de devenir leurs tortionnaires.
Deux exemples : Au Chili, la Commission Retig a dénombré 3197 victimes ; en Argentine, la Commission « Nunca mas » en a identifiées 8.900 (mais a précisé que le chiffre réel devait se situer entre 20 000 et 30.000). Et au Pérou ? Après deux ans de travail acharné, la Commission « Verdad y reconciliacion » a remis son rapport. Il est stupéfiant, accablant, bouleversant. Entre 1980 et 2000, 69 280 personnes identifiées ont été tuées ou ont disparu. C’est la violence la plus grave, la plus atroce, depuis l’arrivée des Espagnols et le génocide qui s’ensuivit [1].
C’est le double de ce que pensaient les experts avant de commencer leurs enquêtes et c’est un constat d’échec implacable pour tous ceux qui ont exercé le pouvoir pendant ces 20 années.

- Les funérailles d’un leader paysan au Pérou © Tasos
Mais alors, pourquoi ce silence à l’extérieur et cette indifférence sur fond de polémique dans le pays ? La raison en est simple, mais dure à avaler : les 3/4 des victimes sont des indigènes, de langue quechua, vivant retirés sur les hauts plateaux andins, à peine instruits et considérés par beaucoup de Péruviens comme des sous-évolués.
Ils ont été des proies faciles, d’accord, mais de qui et pourquoi ? Le Sentier Lumineux, responsable de la majorité des crimes
Là encore les résultats de la Commission surprennent : la majorité des crimes (55 %) a comme auteurs les membres du PCP-SL (Parti Communiste Péruvien-Sentier Lumineux). Ce groupe, surgi sur la scène politique en 1980, à l’initiative d’un professeur d’Ayacucho, Abimael Guzman [2], a tenté pendant toutes ces années de renverser le pouvoir par la terreur. Il se disait maoïste et a commencé sa « guerre populaire » contre « le vieil état », en investissant les régions les plus pauvres et les plus délaissées. Il fallait constituer de gré ou de force une armée de paysans qui allaient prendre le pouvoir. Cela n’irait pas sans casse et le SL avait prévenu : « Le triomphe de la révolution coûtera des millions de morts ». Tous ceux qui refuseront de le suivre seront exterminés (y compris dans les rangs du SL).
En face, le pouvoir politique mit du temps, trop de temps à réagir. Méconnaissance de la menace, peur, et, indéniablement hésitation d’une partie de la gauche à condamner un projet qui se disait révolutionnaire. Mais peu à peu, la répression se durcit et, piétinant allègrement la justice et le respect des droits humains, utilise les mêmes armes que ses adversaires : exécutions de masses, tortures, disparitions et arrestations arbitraires ( « il vaut mieux un innocent en prison qu’un coupable en liberté ». Résultat : des milliers d’innocents emprisonnés dont un grand nombre adoptés par Amnesty).
Les populations paysannes, coincées entre l’arbre et l’écorce, tentèrent souvent de fuir et beaucoup se réfugièrent aux alentours de la capitale, dans des maisons de paille et de carton, construites à la va-vite sur les collines sableuses et arides qui entourent Lima. (Rien à voir donc avec les exilés chiliens ou argentins que nous avons connus.)
Aujourd’hui, si le SL semble exsangue, si Fujimori, responsable de la période la plus sanglante de la répression a fui au Japon, si son âme damnée Vladimir Montesinos est en prison, le pays n’en a pas fini de digérer le cauchemar qu’il a traversé. Il voudrait oublier toute cette violence, toute cette peur, tous ces massacres. Le rapport de la Commission qui vient de sortir l’empêche. Voilà ce qu’en dit l’écrivain Vargas Llosa. « L’image que ce rapport présente de notre pays est celle d’un pays, enlisé dans la barbarie, dans lequel, sous une maigre et fragile couche de civilisation, s’impose la loi du plus fort, où les instincts dominent la raison et où règnent le racisme, l’ignorance et la brutalité sans limites des puissants sur les faibles et les pauvres et des faibles et des pauvres entre eux. »




