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Brésil : seul contre les escadrons de la mort

Par ELLEN STOKLAND, journaliste

mardi 11 novembre 2003, par Brian May

Le tueur à gages Manoel Correa a repéré sa prochaine victime. Il lève son fusil et vise. Dans un moment, un enquêteur de police gênant aura disparu. Mais tout à coup, Correa reconnaît des visages familiers et il comprend qu’il est le prochain sur la liste fatale du chef de la police. Il abaisse son arme.

Manoel Correa était un tueur bien connu qui avait un cimetière privé pour ses victimes. Au Brésil, c’est chose normale pour des tueurs à gages - ils ne laissent pas de traces. Mais Correa était également un rouage dans un jeu contrôlé par un gouverneur, un chef de la police et un homme d’affaires influent. À l’automne 2002, Correa, suspecté de meurtre, a été arrêté. Au cours de l’interrogatoire, il a cité le chef de la police comme étant la personne qui lui a commandité le meurtre de l’enquêteur de police Francisco Badenes. Le même soir Manoel Correa a été emmené dans une autre prison et a été tué.

État d’illégalité

Au cours de la dernière décennie, le crime organisé impliquant police, pouvoir judiciaire, politiciens de haut niveau, médias et hommes d’affaires influents a pratiquement pris le contrôle de l’État brésilien d’Espirito Santo au Nord de Rio de Janeiro. Escadrons de la mort, liquidations de juges et d’autres défenseurs des droits humains, trafic d’armes et de drogue, corruption, blanchiment d’argent, et obstruction systématique des enquêtes ont mené à un état presque absolu d’illégalité. Amnesty International a demandé une intervention fédérale afin de mettre un terme à l’impunité et aux violations graves des droits humains. En 2002, l’Association des avocats brésiliens et le ministre de la Justice Miguel Reale Junior ont fait la même recommandation. Cependant, Fernando Henrique Cardoso, qui était alors président opposa son refus. Les élections approchaient et il ne voulait pas que le monde croie que le Brésil n’était qu’une démocratie faible. Le ministre de la Justice a alors choisi de se résigner.

La mafia qui est derrière le crime organisé dans l’Espirito Santo n’est autre qu’une organisation de police légale, qui se fait appeler Scuderie Detetive Le Cocq. Fondée dans les années 60, celle-ci prétend être une « organisation idéaliste ». L’« idéalisme » de Le Cocq est, pourtant, d’une nature particulièrement criminelle. Au début des années 90 ; elle s’est spécialisée dans le « nettoyage social » et un grand nombre d’enfants des rues a été tué. Les « liquidateurs » n’essayaient même pas de cacher leur identité en laissant sur les lieux leur « carte » portant l’emblème de l’organisation : une tête de mort avec les lettres EM qui signifient « esquadrao de morte » - escadron de la mort.

Le Cocq contrôle tout

L’enquêteur de police Francisco Badenes a consacré sa vie à combattre Le Cocq. Au début des années 90, il travaillait au département des homicides à Rio de Janeiro. En 1993, il est muté à Vitoria, capitale de l’État d’Espirito Santo afin de tenter d’élucider environ 40 cas non résolus de meurtres d’enfants.

Vitoria est une ville relativement petite, ce qui ne l’empêche pas de détenir le taux de meurtres le plus élevé du Brésil. La police locale n’a rien fait pour élucider les cas d’homicides, que du contraire, constate Badenes lors d’une interview accordée à Amnesty. L’enquêteur découvre bien vite que les meurtres d’enfants semblent se produire « accidentellement » lorsque le syndicat de la police négocie les salaires. Comme pour démontrer le besoin de ressources additionnelles pour les forces de police. Badenes découvre ainsi que lorsque les exigences salariales des policiers ne sont pas acceptées, davantage de corps d’enfants assassinés sont découverts. « J’ai également découvert que les policiers impliqués dans les enquêtes sur les meurtres étaient des membres de Le Cocq, tout comme les avocats de la défense, les journalistes qui couvraient les cas dans la presse locale, les juges et les hommes d’affaires. Aucun d’eux ne voulait voir les affaires élucidées et ils étaient indignés du fait que je poursuivais mon enquête ».

Très vite, Badenes et ses hommes parviennent à présenter des preuves que Le Cocq est en fait une organisation criminelle. «  Malgré cela, nous n’avons pas été en mesure de casser l’organisation ; trop de politiciens puissants et d’hommes d’affaires sont impliqués »

« Amnesty, à l’aide ! »

Au grand mécontentement du chef local de la police et de l’élite puissante, l’enquête de Badenes porte rapidement ses fruits. « Mon chef m’a demandé de terminer mon travail et de rédiger des conclusions écrites, mais j’ai refusé. Trop de cas de meurtres non élucidés subsistaient. Alors, ils ont commencé à me mettre des bâtons dans les roues. Des hommes de mon équipe m’ont été enlevés, ma voiture a été confisquée, mon bureau a été donné à quelqu’un d’autre, des corps de police ont refusé de collaborer et retenaient des preuves. Des charges de diffamation criminelle et de fausses accusations ont été rapportées contre moi. J’ai été transféré dans un district de police d’une petite communauté où le maire était un membre de Le Cocq et voulait avoir ma tête sur un plateau ».

Badenes peut cependant compter sur l’appui ferme des défenseurs des droits humains locaux. En outre, les autorités se trouvent sous pression de la part d’Amnesty. De l’avis de Badenes, ce soutien est vital.

« Sans le soutien d’Amnesty, j’aurais pu faire mes paquets depuis longtemps ».
- «  Le Cocq a les médias et l’appareil du pouvoir à Espirito Santo de son côté et nous pouvions difficilement nous faire entendre. Au Brésil, Amnesty constitue une organisation hautement estimée et les médias nationaux couvrent les critiques à propos d’Espirito Santo. Cela a obligé les autorités nationales et locales à prendre des mesures. Mais si l’attention internationale se relâche, j’en serai de nouveau au même point. J’ai perdu le compte de tous les e-mail que j’ai envoyés à l’équipe d’Amnesty-Brésil avec pour objet « À l’aide »  ».

À la suite de toutes ces révélations, Francisco Badenes est inculpé de diffamation, de fausses accusations et d’esprit de vengeance. Badenes est bientôt obligé de passer le plus clair de son temps à se défendre lui-même au tribunal. Il assure sa propre défense parce que très peu d’avocats sont prêts à accepter de prendre sa défense, sachant que cela nuirait à leur carrière. Avec son salaire, il ne peut se permettre de payer d’onéreux honoraires d’avocats. Tout cela vole du temps à son travail d’investigation. Constamment confronté à de nouvelles inculpations, il ne parvient plus à faire face à son travail dans Espirito Santo. Il y a deux ans, il décide de déménager à Brasilia. Maintenant enfin, après plus de 30 procès, il peut commencer à entrevoir la fin de ce mauvais film.

Révélations sur l’élite influente

En dépit de la forte opposition à son travail, Badenes a obtenu des résultats sensationnels. Grâce à son enquête, il a révélé que des politiciens de haut niveau, des policiers, des gens d’affaires, des attorneys, des avocats de la défense et des juges étaient affiliés à Le Cocq et responsables du crime organisé dans l’État d’Espirito Santo. En 1995, il a présenté un rapport de 5 297 pages aux autorités brésiliennes et à la Commission des droits de l’homme des Nations unies sur les activités de Le Cocq. Dans son rapport, il révèle un certain nombre de noms et de documents et conclut que :
«  Lorsque des personnes influentes sont impliquées, les autorités légales retiennent délibérément les preuves et retardent les procès... Les procureurs font de l’obstruction à la poursuite de l’enquête... Les preuves rassemblées par les experts disparaissent ou sont manipulées par la section policière. Des confessions obtenues sous contrainte et de faux alibis sont utilisés pour protéger les hommes de l’ombre  »

Parmi les personnes mises sur la sellette dans le rapport figurent Jose Carlos Gratz, président de l’Assemblée législative de l’État, devenu par après gouverneur ; Carlos Guiherme Lima, un puissant homme d’affaires, et le chef de la police Walter Gomes Ferreira. Badenes a révélé que les trois hommes étaient, entre autres, responsables d’un certain nombre d’assassinats politiques, de détournement d’argent public se montant à des milliards de dollars et de subversion de la magistrature. « Gratz était en charge des soumissions publiques de l’État et signait de faux contrats avec Lima, qui blanchissait l’argent détourné. Ferreira se débarrassait des gêneurs, brûlait les archives et faisait obstruction à l’efficacité des enquêtes. Enfin, Gratz, en tant que président de l ’Assemblée législative contrôlait la magistrature et garantissait l’impunité ».

Mais il faudra encore huit ans avant que les trois hommes ne soient arrêtés, au cours du printemps 2003.
« Nous avons gagné certaines batailles, dit Badenes à Amnesty, mais nous avons encore un long chemin à parcourir. Les procès sont en souffrance et les trois hommes ont les meilleurs avocats du Brésil pour les représenter, et très peu de personnes osent témoigner contre eux. Le Cocq contrôle très fermement l’Espirito Santo ».

« Je n’existe pas »

Badenes a apporté une importante contribution aux droits humains. On peut difficilement en dire de même de la police brésilienne. Assassinats, torture, corruption, commerce illégal d’armes, et copinage sont monnaie courante. L’enquêteur n’est pas populaire parmi les siens et il sait que sa tête est mise à prix. Un prix trop bas, dit-il. Beaucoup parmi ses partenaires, comme l’avocat Marcelo Denadai, ont été tués et le chef de la police Ferreira a mis un contrat sur Badenes. La chance et l’intuition du tueur à gages Manoel Correa ont sauvé sa vie à ce moment-là. La stratégie de Badenes pour rester en vie est la suivante : « Je n’existe pas. Je ne dois pas avoir de vie sociale. Je vis seul sans aucune famille. J’évite les endroits publics et les fêtes privées. Il n’y a pas de photos de moi, personne ne me connaît. Je suis toujours armé, je reste toujours dos au mur et face à la porte. C’est seulement lorsque je voyage vers des endroits lointains tels que l’île paradisiaque de Fernando de Noronha, la jungle d’Amazonie ou à l’étranger que je ne suis pas « en service ». »
Badenes et ceux qui le soutiennent mènent une existence très dangereuse, mais il n’est pas prêt à laisser tomber.
« Je ne peux pas mener ma vie dans la couardise. Je ne peux oublier la vue des enfants assassinés et les cris désespérés de leurs mères. Les enfants n’ont même pas atteint la puberté. Je ne peux laisser les tueurs continuer leur travail. En outre, après toutes ces années, je réalise que j’ai accompli quelque chose. Personne ne croyait qu’il était possible d’arrêter des hommes comme Gratz, Ferreira et Lima. Maintenant, ils sont derrière les barreaux, inculpés de meurtres d’enfants, de corruption et de trafic de drogue. Lorsque j’ai commencé en 1993, j’étais pratiquement seul à croire qu’il était possible de combattre le crime organisé. Maintenant, je vois émerger une nouvelle génération de policiers qui croient qu’il est possible de défendre les droits humains. Cela m’inspire pour continuer ».

P.-S.

Traduit de l’anglais par Anne Lowyck Texte publié initialement dans la revue d’Amnesty Norvège - AmnestyNytt

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1 Message

  • Brésil : seul contre les escadrons de la mort Le 27 août 2008 à 11:12 , par Mona Farger de Bruxelles

    Quel courage pour cet homme, M. Badenes,qui risque sa vie pour venir en aide à ces pauvres enfants des rues massacrés par des tueurs payés par la société bien pensante des riches villes brésiliennes. Et si demain c’était en Europe que l’on commençait à « nettoyer » les rues à coup de fusils en tuant enfants et adultes sans-abri sous le prétexte qu’ils sont pauvres et gêne la vue (ou la conscience) des riches ? La grande pauvreté entraîne toujours la révolte. A méditer.

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