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Exil, le pouvoir de la main tendue

vendredi 19 mars 2004, par Cécile Rolin

Exil, c’est ce centre créé, il y a plus de 25 ans pour accueillir et soigner physiquement et psychiquement les victimes des impitoyables dictatures d’Amérique latine, venues chercher asile dans notre pays. Aujourd’hui, ceux qui sonnent à la porte du 43 avenue Brugmann à Bruxelles arrivent d’un peu partout. Beaucoup d’Africains, mais aussi depuis quelques années, beaucoup de gens venant des pays de l’Est de l’Europe, broyés par la guerre, la crise, l’éclatement des familles, le déracinement géographique… Quatre équipes se partagent le travail à Exil (Enfants-familles, Adolescents, Hommes et Femmes). « Libertés ! » a rencontre Maria Gladys, la responsable du groupe-femmes. Cette psychologue péruvienne croit à la résilience, c’est-à-dire à cette force de reconstruction cachée en chacun de nous et qui nous permet, quand on croit avoir touché le fond, de remonter à la surface de la vie, et, sans rien oublier du passé, de renouer les fils de nos existences déchirées.

« Je crois au travail en groupe. Le bien que nous pouvons faire aux femmes, c’est le groupe qui en est responsable. Car celles qui arrivent ici souffrent principalement de la solitude. Solitude physique car bien souvent la famille est loin, et solitude psychique de celles qui ont vécu l’indicible. Résultat : de 80 à 90 % de ces femmes ont des idées suicidaires. Elles vivent un tel mal être que leur corps les trahit. Elles se plaignent de maux de tête, d’insomnies, de douleurs diffuses. Dans le groupe, elles découvriront que cette douleur, d’autres la partagent, que l’indicible peut être dit, que les difficultés d’adaptation à la vie belge, d’autres les ressentent aussi, qu’on peut en pleurer sans honte, mais qu’on peut aussi en rire. Nos groupes sont d’abord des groupes de parole, mais peuvent déboucher sur d’autres activités. On peut s’exprimer à travers la terre glaise, la peinture, la cuisine. Un groupe d’hommes se réunit chaque semaine pour faire la cuisine, chacun arrivant avec des recettes de son pays. Chaque plat ressuscite un monde perdu et permet d’en parler aux autres. Et puis il y a le geste, le toucher. Beaucoup de ces femmes, surtout celles qui ont été violées, rejettent leurs corps. On peut les aider à le ré-apprivoiser, à le caresser pour se faire du bien, à l’aimer. C’est une approche délicate, qui varie avec les cultures. Car il faut toujours avoir présent à l’esprit qu’en perdant leur terreau naturel, ces femmes ont perdu leurs repères. Tout, chez nous, est différent de la vie qu’elles avaient dans leurs pays. Pas uniquement le climat, l’habitat et la nourriture, mais la place de la femme, l’éducation des enfants, le déroulement du temps… Que faire dans un environnement qu’on ne comprend pas sinon se replier sur soi-même ? De plus, le contact avec les autres est rendu plus difficile encore par la méfiance permanente. À qui demander de l’aide quand on a été trompée par ses voisins, sa famille, ses collègues de travail ? À qui se confier ? Tout fait peur. « Je ne peux pas travailler puisque je n’ai pas de papiers », me disent-elles. Et puis quel travail ? Telle femme de l’ex-URSS qui était juge dans son pays n’a d’autres possibilités que de faire des ménages ici et vit cette déchéance comme une souffrance supplémentaire. Notre équipe est entièrement féminine actuellement. C’est un sujet de discussion entre nous. Nous avons déjà tenté d’y introduire un homme, psychologue. Vous savez comment ça se passe quand un coq pénètre dans un poulailler ? Et bien, c’était un peu comme ça. Ça changeait tout. Mais nous envisageons des activités et des sorties mixtes. C’est vrai que presque toutes les souffrances subies par ces femmes sont venues des hommes, mais n’oublions pas que c’est parfois avec l’accord tacite d’autres femmes, qui empêchent la révolte. Une femme africaine me parlait des traitements cruels et humiliants que lui faisait subir son mari. Elle voulait le quitter et en avait parlé à sa grand-mère. Celle-ci lui avait dit que son grand-père (qui était l’idole de cette femme) avait fait tout pareil et qu’il fallait l’accepter. Les femmes plus âgées sont souvent des agents de transmission des violences dont les plus jeunes souffrent. C’est la même chose pour l’excision. Très souvent, les femmes qui viennent ici ont des enfants. Or, les enfants, grâce à l’école, s’intègrent beaucoup plus vite qu’elles. Ils connaissent la langue, adoptent les habitudes belges, et leurs mères se sentent larguées, parfois blessées par ce décalage qui fait d’elles des dépendantes de leurs propres enfants. D’autre part, les enfants représentent l’espoir. C’est pour les enfants qu’il ne faut pas mourir, qu’il faut se battre, qu’il faut guérir. Comme la plupart de ces femmes sont engluées dans la procédure d’asile, arrive le jour où la sanction tombe. Avis négatif, avis positif. Les deux cas sont difficiles à vivre car ils représentent une rupture, donc un nouveau choc à encaisser. «  Je suis contente, mais je suis triste » me disait une femme qui venait d’apprendre que l’asile lui était accordé. Cela aussi, il faut le « parler » pour le comprendre. Oui, je crois à la parole et au pouvoir du groupe. Je crois qu’on ne guérit pas seul. Je crois que le salut vient des autres.  »

Si vous désirez plus de renseignements, si vous voulez aider Exil par un soutien financier dont la maison a le plus grand besoin, écrivez, téléphonez ou prenez rendez-vous au 43 avenue Brugmann. Tél : 02 543 19 98 - e-mail : exil.asbl skynet.be

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