« Il y a une vraie folie avec toute cette violence. C’est une vraie guerre dans la guerre, une autre forme d’attaque contre le peuple congolais », déclarait en 2002 un conseiller qui travaille avec des femmes et des filles congolaises victimes de viols [2].
Le conflit qui déchire l’ancienne colonie belge depuis plusieurs années est emblématique de cette « guerre dans la guerre » dont les femmes sont les principales victimes.
« Des soldats et des combattants ont violé et abusé de femmes et de filles dans le cadre d’un effort pour gagner le contrôle sur les civils et le territoire qu’ils occupaient et pour conserver ce contrôle. Ils ont attaqué des femmes et des filles parce qu’elles représentaient leur communauté, visant par les blessures et l’humiliation à terroriser ces femmes en particulier ainsi que de nombreuses autres », analysait Human Rights Watch (HRW) dans un rapport sur la guerre en RDC. Pour Agnès Callamard, auteur d’un ouvrage sur les violations des droits des femmes dans les conflits armés, la « dimension sexo-spécifique des conflits armés » ne fait aucun doute.
Pour cette ancienne chercheuse d’Amnesty International, « tous les actes de violence sexuelle constituent une arme de guerre qui sert plusieurs fins : récompenser les soldats, répandre la terreur politique, déstabiliser une société, intimider, humilier et soutirer des renseignements, sans oublier les opérations de ’nettoyage ethnique » [3].
Du Rwanda au Kosovo
En Bosnie-Herzégovine, 20 000 femmes ont été violées en 1992. Au Rwanda, ce sont 15 000 femmes qui ont subi le viol au cours du génocide de 1994 et au Soudan, 50 000 filles capturées par les forces gouvernementales servaient d’esclaves sexuels dans les territoires du Nord [4].
Le Centre international des droits de la personne et du développement démocratique ’Le Memorial’ a recensé les violences faites aux femmes congolaises entre août 1998 et septembre 2001. La lecture de ces « cas », présentés sous la forme de tableaux synoptiques, donne des hauts-le-cœur.
« Les trois sœurs de la Congrégation des filles de la Résurrection ont été torturées et tuées dans la clôture de la grande salle paroissiale. Sr. A., ligotée nue avait été transpercée par des coups de couteau. On avait tranché le cou aux deux autres religieuses ».
« Assassinées dans leurs champs, lors d’opérations de ratissage menées par les guerriers Banyamulenge » ; « bras et jambes liés comme sur une croix, violée par plus de 20 militaires et son enfant jeté à la brousse, elle-même évanouie » ; « attachée à la corde comme un sanglier, puis violée avec 10 autres femmes par plus de 20 militaires chacune jusqu’à l’hémorragie ».
Au total, ce ne sont pas moins de 868 cas de femmes assassinées, violées, réduites à l’état d’esclaves sexuels, victimes de tortures ou de mutilations qui sont présentés dans le document de l’organisation canadienne [5].
Cette dramatique évolution de l’ « art de la guerre » n’a pas épargné l’Europe. Dans son ouvrage, Agnès Callamard cite l’exemple des événements qui se sont déroulés à Foca, une ville située au sud de la Bosnie-Herzégovine, où des centres ont été spécialement aménagés aux fins d’esclavage sexuel et de viol.
L’auteur cite le cas d’une fillette de douze ans, détenue dans le centre sportif Partizan au cours de l’été 1992, et qui fut, pendant les dix jours qu’a duré sa détention, conduite à 10 reprises à l’extérieur du centre pour être violée. Dans cette ville, le viol a été pratiqué de façon systématique et des femmes y ont été transformées en esclaves sexuels, maintenues en détention dans des résidences et autres appartements afin d’assouvir les pulsions de la soldatesque [6].
Les délits sexuels en tant qu’actes de guerre sont largement condamnés depuis les années 1940, mais c’est seulement depuis 1990 que ces viols sont qualifiés de crimes de guerre. Il faudra attendre 1998 pour qu’une législation internationale, le Traité de Rome, pierre fondatrice de la Cour pénale internationale (CPI) définisse le viol, l’esclavage sexuel, la prostitution contrainte, la grossesse et la stérilisation forcée comme des crimes contre l’humanité et des crimes de guerre.
Ces avancées du droit international ont permis d’amorcer un pas décisif vers la fin de l’impunité qui couvre les auteurs de violences contre les femmes dans les conflits armés. Le 22 février 2001, le Tribunal pénal international pour la Yougoslavie a condamné à de lourdes peines trois Serbes de Bosnie, accusés de viols à répétition en 1992 sur des femmes musulmanes. Un verdict historique car, pour la première fois, une Cour internationale qualifiait le viol de civils en temps de guerre de « crime contre l’humanité ».




