Journée international des disparus — 2010 — Jamais ils n’abandonneront

Dans le monde entier, des milliers de familles attendent toujours de savoir ce qu’il est advenu des leurs, fils ou épouses, frères ou filles. Ne pouvant ni pleurer leurs morts ni reprendre le fil de leur vie, elles se battent toujours pour que justice soit faite.

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Sanjiv Kumar Karna ©private

Les proches de Sanjiv Kumar Karna l’ont vu pour la dernière fois le 8 octobre 2003. Lors d’un pique-nique à Janakpur, dans le district de Dhanusha (Népal), 25 à 30 personnes, militaires ou policiers, ont, selon des témoins, frappé et appréhendé cet étudiant et 10 de ses compagnons. Toujours selon les témoins, les policiers les ont emmenés ensuite pour les interroger. Six personnes ont plus tard été remises en liberté, mais on est resté sans nouvelles de Sanjiv et de quatre de ses amis (Durgesh Kumar Labh, Pramod Narayan Mandal, Shailendra Yadav et Jitendra Jha). Sanjiv Kumar Karna aurait été arrêté parce qu’il s’intéressait à la politique étudiante. Il avait en effet fait partie d’un syndicat étudiant proche du Parti communiste népalais (PCN) maoïste à l’époque où ce mouvement avait organisé une insurrection armée contre le gouvernement. Les proches de Sanjiv Kumar Karna ont porté plainte auprès des autorités ; on leur a affirmé à plusieurs reprises que des enquêtes étaient en cours et qu’ils seraient tenus informés de leurs conclusions. Près de sept ans plus tard, pourtant, personne n’a encore été arrêté ni jugé.

En 2006, l’armée a nié toute implication dans cette affaire. Selon elle, les cinq personnes en question ont été tuées lors d’une « intervention policière » le jour de leur arrestation. Mais la police dément les affirmations de l’armée et dit ne pas être impliquée. Jai Kishore Labh, le père de Sanjiv, a cherché sans relâche à connaître la vérité sur le sort de son fils.

Il a utilisé ses compétences de juriste pour s’efforcer d’obtenir justice, tant dans le pays que sur le plan international. Jai Kishore, qui était parvenu à rassembler des éléments précieux, jouait un rôle déterminant dans la campagne. Il est malheureusement décédé d’une crise cardiaque le 17 avril de cette année, laissant une épouse et un fils, plus jeune que Sanjiv.

« Mon mari n’a jamais cessé de pousser le gouvernement à agir, souligne Bimala Labh, sa veuve. Certes, il se demandait si justice serait faite de son vivant, mais il n’a jamais baissé les bras et nous suivrons son exemple. Les responsables croient que nous allons renoncer, que l’argent pourra nous faire taire, mais ce n’est pas d’indemnisation qu’il s’agit. Ce que nous voulons, c’est voir châtier les auteurs de ce crime. »

Amnesty International se bat toujours pour que cette famille obtienne justice et pour qu’une enquête indépendante et approfondie soit menée sur la disparition de Sanjiv Kumar Karna et de ses amis, des exhumations devant notamment être pratiquées en un lieu où plusieurs corps ont peut-être été enterrés à l’époque où les cinq hommes ont été interpellés.

De fausses promesses

On ne connaîtra probablement jamais le nombre exact de personnes qui ont disparu au cours du conflit qui a opposé pendant 10 ans les forces de sécurité népalaises à la branche armée du PCN maoïste. Amnesty International a maintes fois exprimé son inquiétude devant les disparitions forcées imputables aux deux parties qui s’opposent depuis 1996 au Népal. En 2003 et 2004, le Népal a enregistré le nombre de disparitions le plus élevé au monde.

En juin 2007, la Commission nationale des droits humains du Népal a indiqué que l’on ignorait ce qu’il était advenu de 839 personnes qui auraient été victimes de disparitions forcées. Les enquêtes peu nombreuses menées par la police sur certains cas de disparitions forcées, par exemple celle de Sanjiv Kumar Karna, ne progressent pas. À ce jour, personne n’a été traduit devant un tribunal civil. Les familles des victimes ne connaissent toujours pas la vérité sur la disparition de leurs proches, elles n’ont pas obtenu justice et n’ont pas reçu de réparations.

À la suite du cessez-le-feu bilatéral en mai 2006, la nouvelle coalition gouvernementale et le PCN maoïste se sont engagés à respecter les droits humains en concluant un ensemble d’accords, le plus important d’entre eux étant l’Accord de paix global signé en novembre 2006. Ce dernier comprenait un engagement à communiquer dans un délai de 60 jours des informations sur le sort des victimes de disparitions forcées qui, à ce jour, n’a jamais été tenu. De même, bien qu’elles aient fait l’objet d’une proposition de loi, ni la Commission d’enquête sur les disparitions ni la Commission vérité et réconciliation n’ont encore été créées.

Un bonheur volé

On reste sans nouvelles de milliers de victimes de disparitions forcées dans le monde entier. Des femmes et des hommes disparaissent, emmenés par des agents de l’État ou des groupes qui agissent avec son soutien direct ou indirect pour réduire les dissidents au silence, éliminer toute opposition politique ou s’en prendre simplement à quiconque appartient à tel ou tel groupe ethnique ou religieux. Les personnes qui disparaissent sont soustraites à la protection de la loi. Nombre d’entre elles sont torturées. Nombre d’entre elles sont tuées. Leurs proches souhaitent à tout prix savoir ce qu’elles sont devenues et obtenir justice.

En Libye, au cours des dernières décennies, des milliers de personnes ont disparu ou ont été tuées par des agents de l’État, laissant des familles qui ignorent tout de leur sort. Il s’agit notamment d’environ 1 200 détenus que les autorités libyennes auraient exécutés de manière extrajudiciaire le 29 juin 1996 à la suite d’une mutinerie provoquée par les conditions de détention effroyables dans la prison d’Abou Salim, à Tripoli.

Arrêtés à des dates diverses à compter de 1989 et incarcérés illégalement sans inculpation ni procès, ou lors de procès contraires aux règles d’équité les plus élémentaires, ces détenus n’avaient pas revu leurs familles et n’avaient pas été autorisés à s’entretenir avec des avocats. Avant les événements, les autorités refusaient de donner de leurs nouvelles ou d’indiquer où ils se trouvaient ; après juin 1996, elles ont nié que des détenus aient été tués. De nombreuses familles, croyant leurs proches toujours vivants, ont continué à déposer de la nourriture et des vêtements devant les portes de la prison jusqu’au début des années 2000. Mohamed Hamil avait trois frères qui ont perdu la vie en détention : Khaled, Saleh et Sanoussi Hamil. Deux d’entre eux sont morts dans la prison d’Abou Salim en 1996, le troisième dans un centre de détention situé à Benghazi. Les trois hommes ont été coupés de tout contact avec le monde extérieur pendant la durée de leur incarcération, entre 1995 et 1998. La famille a dû attendre mars 2009 pour que les autorités confirment officiellement que les trois frères étaient décédés. Aucune information n’a été communiquée sur les circonstances de leur mort. « Elles [les autorités libyennes] ont volé le bonheur de toute une famille » a déclaré Mohamed Hamil.

Huit ans après les événements, les autorités ont enfin reconnu officiellement que des troubles avaient eu lieu au sein de la prison d’Abou Salim mais, à ce jour, aucune promesse d’enquêter sur les faits n’a été tenue.

Les familles refusent d’oublier

Les familles des victimes des homicides de la prison d’Abou Salim, après avoir souffert en silence et seules pendant plus de dix ans, ont commencé à exprimer publiquement leurs exigences. Un tribunal de Benghazi a statué que les autorités devaient donner des précisions sur le sort de 33 personnes qui seraient mortes pendant leur détention aux mains des forces de sécurité libyennes. Un Comité d’aide aux familles des victimes d’Abou Salim a été créé à Benghazi, mais les autorités ont refusé de l’enregistrer.

Des manifestations sont régulièrement organisées à Benghazi par les familles qui cherchent à obtenir justice et veulent savoir où sont enterrés leurs proches. Elles insistent sur le fait qu’elles n’accepteront une compensation financière que lorsqu’elles auront reçu des réponses à leurs questions. « Tout ce que nous voulons, c’est pouvoir vivre en sécurité, avoir une vie stable, avec un peu de dignité » a déclaré un membre du Comité d’aide aux familles des victimes d’Abou Salim à Benghazi. « Un homme est enlevé chez lui, au travail, dans la rue, et pendant des années sa mère, son épouse, ses enfants souffrent. »

Si les autorités libyennes tolèrent généralement ce genre de manifestations, certains participants ont été harcelés, menacés, voire arrêtés. En mars 2009, cinq membres du Comité d’aide aux familles des victimes d’Abou Salim à Benghazi ont été arrêtés et se sont vu interdire toute relation avec le monde extérieur. Ils n’ont pu contacter ni leurs familles ni leurs avocats pendant plusieurs jours, après quoi ils ont été libérés sans inculpation. Le 21 mai 2009, les autorités ont empêché deux délégués d’Amnesty International d’embarquer à Tripoli sur un vol à destination de Benghazi.

Les autorités, plutôt que de répondre aux questions légitimes des familles, les ont tout d’abord ignorées avant d’essayer de les calmer en leur proposant une compensation financière. Certaines l’ont acceptée mais beaucoup d’autres l’ont refusée. Les autorités n’ont pas révélé la vérité sur le sort des milliers de personnes qui ont disparu ou sont mortes alors qu’elles se trouvaient aux mains des forces de sécurité, et aucun auteur présumé des faits n’a été poursuivi en justice. Certains d’entre eux occuperaient même toujours des fonctions officielles.

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