Torturé et filmé : le cas de Darius Evangelista - Philippines

Père de trois enfants qui avaient tous à l’époque moins de 10 ans, Darius Evangelista travaillait comme porteur dans un quartier pauvre de Manille. Il aurait été exécuté de manière extrajudiciaire par la police, après avoir été torturé.
Darius Evangelista a été arrêté le 5 mars 2010. Il était accusé d’un vol. Selon des documents judiciaires et plusieurs témoignages, des policiers en civil l’auraient amené au commissariat de Binondo, à Tondo, un quartier de Manille. Plusieurs personnes qui étaient détenues dans ces locaux ont décrit un homme qui paraissait affaibli et qui avait les yeux gonflés à son arrivée. Les policiers l’ont emmené dans une petite pièce. Les autres détenus du commissariat disent l’avoir entendu gémir de douleur, comme s’il était passé à tabac. Lorsqu’il est ressorti de cette pièce, il avait les yeux bandés avec du ruban adhésif d’emballage. Selon des témoins, les policiers l’ont alors conduit dans le bureau d’un gradé. Quand Darius est ressorti de ce bureau, des détenus ont entendu un officier dire : « Vous le finissez. » Darius Evangelista n’a jamais été revu vivant.
Son corps n’a pas été retrouvé. Toutefois, trois jours après sa disparition, sa famille a appris qu’une tête coupée avait été vue flottant dans la baie de Manille, non loin de l’endroit où vivait le « disparu ». La femme de Darius, Margie, et son père sont allés sur les lieux, mais on leur a dit que la police avait récupéré cette tête et l’avait emportée. Margie et le père de Darius se sont rendus dans les locaux de la police et ont constaté qu’il s’agissait bien de la tête du disparu. Margie dit avoir relevé qu’elle portait la trace de plusieurs balles. L’une était rentrée par le front et était ressortie par l’arrière du crâne. Une autre avait traversé la joue de la victime, près de la bouche. Il n’y a pas eu d’autopsie. Comme Margie n’était pas en mesure de fournir le dossier dentaire de son mari, la police a refusé de remettre ses restes à la famille. Ils ont été enterrés sous le nom de « M. X ».
Pour Margie, voir ainsi la tête de son mari a été une terrible épreuve. « Nous savions que c’était bien Darius, mais je ne voulais pas y croire », raconte-t-elle. « Je ne pouvais pas m’arrêter de pleurer. C’était comme un cauchemar. »
Cinq mois plus tard, en août 2010, une vidéo extrêmement choquante, dans laquelle on pouvait voir un homme nu allongé sur le sol, hurlant et se tordant de douleur, tandis qu’un autre homme, en chemise blanche, était assis, tenant à la main une ficelle attachée au pénis de la victime. On pouvait voir l’homme à la chemise blanche tirer violemment à plusieurs reprises sur la ficelle. Plusieurs personnes, dont des policiers en uniforme, assistaient à la scène. Margie a reconnu son mari dans l’homme nu soumis à la torture. Plusieurs codétenus de Darius, qui se trouvaient avec lui dans les locaux de la police, l’ont confirmé. Ils ont également identifié l’homme en chemise blanche. Celui-ci était, au moment des faits, le responsable du commissariat où ils étaient détenus. Ce policier avait manifestement un tel sentiment d’impunité qu’il n’avait pas hésité à agir devant plusieurs de ses collègues et devant la personne qui avait filmé avec un portable le calvaire de Darius Evangelista. Ces images ont été diffusées sur des chaînes de télévision nationales et étrangères.
Margie les a découvertes sans y avoir été préparée. « J’ai eu tellement de peine pour mon mari », se souvient-elle. « J’étais furieuse contre ce policier. J’aurais voulu pouvoir extraire mon mari de l’écran de télévision. »
Face au scandale suscité dans les médias par la diffusion de cette vidéo, la Police nationale philippine (PNP) a chargé sa propre commission disciplinaire, le Service affaires internes, d’enquêter sur cette affaire. Dans ses conclusions, cette instance a blanchi tous les policiers impliqués sauf un. Ce dernier a été exclu de la police, pour manquement à ses obligations en tant que supérieur hiérarchique, tenu notamment de superviser les actions de ses subordonnés. Il n’a cependant pas été sanctionné pour les actes de torture commis, qui constituent une faute grave au regard du règlement disciplinaire de la police. Le Service affaires internes n’a pas entamé de procédure pénale, alors qu’il a entre autres pour mission de veiller à ce que des poursuites soient engagés contre les policiers ayant commis des infractions.
Avec l’aide de la Commission philippine des droits humains, la famille de Darius Evangelista a porté plainte auprès du ministère de la Justice. Dans un arrêté en date du 22 août 2011, ce dernier a estimé qu’il y avait matière à engager des poursuites pour actes de torture (et complicité d’actes de torture) contre sept policiers et d’autres personnes non identifiées. Une procédure a été entamée à cet effet. Deux des policiers accusés se sont constitués prisonniers en 2012. L’un des suspects principaux a été arrêté en 2013. Ils ont tous les trois plaidé non coupables. Les autres suspects n’ont toujours pas été arrêtés. La procédure judiciaire suit son cours.
Depuis la diffusion de la vidéo, la famille de Darius Evangelista a déménagé, par peur des représailles. Certains de ses membres ont été approchés à plusieurs reprises par des individus qui cherchaient à les convaincre qu’ils devaient retirer leur plainte.

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