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Les autorités belges ont violé les droits humains des résident·e·s de maisons de repos et de soin [1] belges pendant la première phase de l’épidémie de COVID-19, de mars à octobre 2020. Entre autres, le droit à la santé, le droit à la vie et l’interdiction de la discrimination ont été bafoués. Découvrez notre enquête.

Les maison de repos dans l’angle mort de la covid 19

Au début de la crise, les autorités belges savaient déjà très bien que les résident·e·s des maisons de repos sont particulièrement vulnérables à la COVID-19. Un total de 6 467 résident·e·s de maisons de repos sont mort·e·s entre le 11 mars et le 23 octobre 2020, ce qui représente environ 61,3 % de tous les décès dus au virus en Belgique à cette période.

Bien que vouloir garantir une capacité de lits disponibles au sein des hôpitaux soit un objectif légitime, le gouvernement a souvent laissé le personnel et les résident·e·s des maisons de repos livré·e·s à leur sort. Au début de la pandémie, les maisons de repos étaient surchargées de tâches supplémentaires et leur capacité se sont trouvées réduites. Les soins qui se déroulent normalement à l’hôpital devaient désormais être effectués au sein des maisons de repos. Mais sans le même niveau de personnel et d’expertise.

Selon Iris De Mol de l’ASBL Vereniging van Vlaamse Steden en Gemeenten, de nombreux·ses employé·e·s ont remarqué le contraste frappant entre la façon dont les hôpitaux ont pu faire face à la crise et la situation dans les maisons de repos.

« Pour de nombreux employés, il était douloureux de voir le matériel dont ils devaient se contenter, alors que le personnel hospitalier était enveloppé dans des EPI [équipements de protection individuelle] pour entrer dans les chambres “COVID”. Il n’y avait pas de masques FFP2, ils se mettaient en danger pour fournir les soins dont les résidents avaient besoin. » Iris De Mol de l’ASBL Vereniging van Vlaamse Steden en Gemeenten

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Les maisons de repos en Belgique face à la covid 19 (entre le 11/03/20 et le 23/10/20)

6 467
résident·e·s de maisons de repos sont décédé·e·s de la COVID-19.
61,3 %
des personnes décédé·e·s de la COVID-19 étaient des résident·e·s de maisons de repos.
16 %
seulement des personnes hospitalisées à cause de la COVID-19 venaient de maisons de repos.

Soins et tests insuffisants face à la COVID-19 dans les maisons de repos ?

Les membres du personnel ne pouvaient plus compter sur les visites des médecins traitants. Ces visites permettent de constater la détérioration de l’état du·de la patient·e, mais aussi de lui offrir une fin de vie plus sereine, comme l’explique la Dr Anne Gillet : « Pour permettre aux aînés de mourir dans le confort et la dignité, nous avons des protocoles de détresse ; s’ils s’asphyxient, nous disposons d’injections apaisantes. Hors crise du COVID, on garde les résidents en maisons de repos et on organise des soins supportifs et palliatifs. Et ça, nous n’avons pas pu le faire, c’est ça le drame ! La situation nous a empêchés de mettre notre science à leur service ».

Alors que presque tous les décès dus à la COVID-19 ont eu lieu dans les hôpitaux, la plupart des résident·e·s des maisons de repos qui ont succombé à la COVID-19 sont mort·e·s dans leur établissement. Certain·e·s gestionnaires de maisons de repos ont témoigné à Médecins Sans Frontières que des ambulancier·e·s leur ont demandés : « Vous avez de l’oxygène ? Si oui, on ne prend pas le résident. Et donnez-leur plus de morphine ». Selon l’organisation, les ambulancier·e·s avaient même pour instruction de ne pas prendre en charge les patient·e·s au-delà d’un certain âge, souvent 75 ans, mais parfois 64 ans.

Malgré toutes ces situations pénibles, le gouvernement n’a pris des mesures que lorsque la tragédie a été publiquement dénoncée et que le pire de la première phase de la pandémie était déjà passé. Par exemple, les tests réguliers, une mesure de protection cruciale contre la propagation de la COVID-19, n’ont été introduits qu’en août 2020, avec un maximum d’un test par mois pour le personnel — et non pour les résident·e·s. Le dépistage préventif dans les maisons de repos a de nouveau été suspendu le mois dernier, sauf pour les nouveaux·elles résident·e·s et les personnes hospitalisées.

Négligence envers les résidents de maison de repos

Les maisons de repos en Belgique manquent structurellement et historiquement de personnel. La crise de la COVID-19 a ajouté beaucoup de travail supplémentaire et de stress pour les soignant·e·s surchargé·e·s. Le manque important de personnel et le contrôle limité de l’extérieur ont conduit dans certains cas à des négligences. Certain·e·s résident·e·s n’ont pas reçu tous les soins nécessaires et sont resté·e·s en pyjama pendant des jours sans aide pour s’habiller, se laver ou pour toute autre hygiène personnelle. Pire encore, certain·e·s étaient mal nourri·e·s ou mal hydraté·e·s.

Amnesty International a reçu des informations sur deux cas particulièrement inquiétants dans lesquels la négligence aurait pu entraîner la mort de l’occupant·e. Un homme a raconté comment sa belle-mère de 83 ans est morte dans son établissement : « J’ai appelé la maison de repos trois fois par jour, on m’a raconté ce qui s’était passé ce jour-là… Tout ce qu’ils m’ont dit était positif. Son taux de sucre n’était pas bon, il montait toujours… mais tous les jours j’entendais ces messages : elle est dans sa chambre, elle a bien mangé, elle est calme, que des bonnes nouvelles. Je me sentais bien à ce sujet ». Lorsque les visites ont été à nouveau autorisées, il est allé voir sa belle-mère : « J’arrive dans cette pièce et ma belle-mère était allongée là, à moitié morte, émaciée. Je voulais lui faire boire un peu et la redresser, sa colonne vertébrale dépassait de deux centimètres… J’ai immédiatement appelé un médecin… il a vu que quelque chose n’allait pas : “Elle est complètement déshydratée, elle n’a pas eu d’eau depuis une semaine et demie, elle n’a pas bu et sa teneur en sel est très élevée”. (…) L’infirmière du premier étage est passée et a dit : “Ma collègue est malade et je suis ici seule pour 20 personnes” Elle a rapidement pris l’ambulance pour aller à l’hôpital. Il s’est avéré que ses deux jambes étaient en train de mourir, elle avait une phlébite dans les deux jambes, elles étaient obstruées par un caillot et elles étaient mortes. » Il est vite apparu que la chirurgie n’était plus possible car la phlébite avait trop progressé. La femme est morte deux jours plus tard.

« Le manque important de personnel et le contrôle limité de l’extérieur ont conduit dans certains cas à des négligences. Certain·e·s résident·e·s n’ont pas reçu tous les soins nécessaires et sont resté·e·s en pyjama pendant des jours sans aide pour s’habiller, se laver ou pour toute autre hygiène personnelle. Pire encore, certain·e·s étaient mal nourri·e·s ou mal hydraté·e·s. »

Isolement discriminatoire et modalités de visite

Lorsque les restrictions de liberté ne sont pas fondées sur une évaluation individuelle des risques, elles peuvent être disproportionnées et discriminatoires. Certaines modalités de visite dans les maisons de repos entravent les contacts réels entre les résident·e·s et leur famille ou leurs ami·e·s, et empêchent les résident·e·s de quitter la maison de repos. Ne serait-ce que se promener dans un parc ou un autre endroit isolé n’est pas toujours autorisé.

Les membres des familles et du personnel ont exprimé leur inquiétude quant aux effets dévastateurs de l’isolement à long terme sur les résident·e·s. Ils·elles ont déclaré que les résident·e·s étaient moins capables de se déplacer, que leurs fonctions cognitives diminuaient et qu’ils·elles se sentaient moins enclin·e·s à participer à des conversations et à d’autres activités. Justine, fille d’une résidente de 95 ans, Georgette (noms d’emprunt) nous a dit : « J’ai vu ma mère pleurer davantage ces cinq derniers mois qu’au cours des 50 dernières années. Elle a dit des choses comme : “Tu m’as mise ici, tu veux te débarrasser de moi, je veux mourir, pourquoi tu ne viens pas me voir…” ».

Mathieu Vandenbulcke, professeur de psychiatrie gériatrique, souligne l’importance de ces effets sur la santé : « L’isolement entraîne un sentiment de solitude (…) Cela augmente le risque d’anxiété, de dépression et d’expériences psychotiques. Ces conditions psychiatriques sont également menaçantes. Une dépression grave à un âge plus avancé peut mettre la vie en danger ».

Une impréparation fatale pour les personnes âgées en maison de repos

Avant la pandémie de COVID-19, les autorités étaient conscientes des mesures nécessaires que les maisons de repos devaient prendre pour se préparer à une épidémie. Un rapport de 2006, commandé par le gouvernement fédéral, explique en détail comment les maisons de repos belges pourraient se préparer logistiquement et techniquement à contrôler les infections à l’avenir. Le rapport contient des points clés tels que la formation régulière du personnel en matière d’hygiène, la réservation d’un budget pour le stockage d’EPI tels que les gants, les masques faciaux et le gel hydroalcoolique, et les protocoles de test. Selon les expert·e·s concerné·e·s, la mise en œuvre de ce plan aurait permis une meilleure préparation et un personnel mieux formé.

En 2010, le gouvernement fédéral a lancé des projets pilotes, mais lorsque la réforme de l’État de 2014 a transféré les compétences en matière de maisons de repos aux gouvernements régionaux, l’attention portée au plan et à sa mise en œuvre a diminué. « Le plan n’a jamais été entièrement mis en place, pour des raisons budgétaires », a déclaré Jan de Lepeleire, médecin généraliste et professeur à la KUL.

La conséquence tragique, mais logique, est que cette impréparation a mis encore plus en danger les résident·e·s — déjà très vulnérables. Cela a contribué structurellement à l’impact de la covid 19 sur les maisons de repos belges.

La Belgique n’a pas respecté ses obligations en matière de droits humains, ce qui a eu de graves conséquences pour de nombreux·ses résident·e·s. Beaucoup ont reçu des soins de santé de qualité inférieure et certaines personnes âgées sont probablement mortes prématurément à cause de cela.

Quelles leçons pour mieux protéger les personnes âgées face à la covid 19 ?

Alors que la crise et la politique à long terme visant à contrer la pandémie se développent, il est de la plus haute importance que les autorités belges, dans leur lutte contre la COVID-19, intensifient leurs efforts pour respecter et protéger les droits humains des résident·e·s des maisons de repos.

Les différents gouvernements doivent prendre d’urgence toutes les mesures nécessaires pour éviter que les violations des droits des personnes âgées ne se reproduisent comme pendant la première phase de la pandémie. Il s’agit notamment de garantir un accès prioritaire aux tests et aux EPI.

Les directives relatives aux visites dans les maisons de repos doivent toujours donner la priorité aux intérêts des résident·e·s. Un effort maximal doit être fait pour trouver le juste équilibre entre la protection contre les personnes potentiellement infectées et la santé mentale. Les résident·e·s et le personnel devraient être plus étroitement impliqué·e·s dans les décisions importantes qui ont un impact majeur sur leur vie et leur travail.

Enfin, des visites d’inspection par les services compétents sont nécessaires. Il est certain que lorsque les visites familiales n’étaient pas autorisées, que les médecins traitants avaient un accès limité et que le personnel était débordé, ces inspections auraient pu contribuer à mettre un terme à la négligence et aux autres abus. Les gouvernements doivent prendre en compte cette leçon importante dans l’approche actuelle de la pandémie.

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« Les différents gouvernements doivent prendre d’urgence toutes les mesures nécessaires pour éviter que les violations des droits des personnes âgées ne se reproduisent comme pendant la première phase de la pandémie. Il s’agit notamment de garantir un accès prioritaire aux tests et aux équipements de protection individuelle. »

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