AFGHANISTAN : Elections dans la douleur, signe d’un Etat en difficultés

COMMUNIQUÉ DE PRESSE

Le vendredi 8 octobre 2004

Les difficultés rencontrées par l’Afghanistan dans le processus électoral en
cours - agents chargés d’établir les listes électorales tués, actes
d’intimidation à l’égard des électeurs - sont autant de symptômes du chaos
général qui règne dans le pays, selon une mission de recherche d’Amnesty
International.

« La tenue d’élections a été présentée par certaines parties comme un signe
que la situation en Afghanistan était en train de revenir à la normale, a
déclaré Ingrid Massage, directrice Asie d’Amnesty International. Rien ne
saurait être plus loin de la vérité : en dehors de Kaboul, la situation du
peuple afghan s’est rapidement dégradée au cours de ces derniers mois. »

Selon la mission de recherche, le climat de peur et d’insécurité entravant
le processus électoral affecte également la vie quotidienne de la population
afghane, en particulier des femmes. L’anarchie est à son comble : la plupart
des Afghans n’ont pas accès à la justice, les autorités judiciaires ignorant
en grande partie le droit national. Les groupes armés règnent dans les faits
sur la plus grande partie du pays, contraignant les paysans des hauts
plateaux du centre du pays à cultiver l’opium.

« La moitié de la population - les femmes - est confrontée à une violence
systématique et généralisée, selon Ingrid Massage. Partout où ils sont
allés, les membres de la mission ont entendu dire que les femmes avaient
peur même de sortir de chez elles, parce qu’elles craignaient d’être
enlevées. Parmi les femmes que nous avons rencontrées dans les prisons,
beaucoup s’y trouvaient par mesure de protection plutôt que comme punition.
 »

Un exemple est celui de Dina, militante en faveur des droits humains,
victime d’une agression à l’acide, jeté sur elle d’une voiture, quatre jours
avant d’être interviewée par Amnesty International. Dina s’était prononcée
avec vigueur contre les mariages forcés dans l’est de l’Afghanistan. Elle
attendait un bus devant son domicile à Kaboul lorsque trois hommes en
voiture se sont arrêtés à sa hauteur. L’un deux s’est précipité hors du
véhicule et a jeté de l’acide dans sa direction, la brûlant au cou.
Interrogée pour savoir si elle allait poursuivre son action après cette
agression, Dina a répondu : « Il le faut, il n’y a personne d’autre qui
s’intéresse aux violations des droits humains des femmes. Qui d’autre le
fera sinon ? »

Il est particulièrement choquant de constater le niveau général d’ignorance
du droit national parmi les juges et les avocats. Un juge d’appel de
Kandahar n’a pu citer aucune loi faisant de la fuite du domicile conjugal
une infraction. D’autres professionnels du droit à Herat et Mazaz-e-Charif
n’ont pas su répondre non plus. Pourtant, beaucoup des femmes rencontrées en
prison avaient été inculpées pour cela.

« Si même les juges hésitent sur le règlement, comment des femmes ordinaires
peuvent-elles espérer obtenir justice dans les nombreuses affaires de
violence les concernant ? », a déclaré Ingrid Massage.

Fatima, une femme de Kandahar, a expliqué qu’elle avait été enlevée à l’âge
de sept ans par Hamid, un membre d’un groupe armé, qui l’avait emmenée au
Pakistan. Hamid la battait et abusait d’elle souvent ; elle avait déjà trois
enfants à l’âge de vingt ans. Fatima est rentrée en Afghanistan en juillet.
Elle se trouvait en prison quand les membres de la mission de recherche
l’ont rencontrée. Elle est accusée d’avoir tenté de tuer Hamid avec l’aide
d’un voisin. Elle se trouvait en détention depuis deux mois sans avoir été
inculpée, le procureur n’arrivant pas à décider sous quelle charge
l’inculper. Il envisageait de l’inculper pour adultère, Hamid l’en ayant
accusée. La seule preuve contre Fatima était la parole d’Hamid. En dépit des
années de maltraitance subie en sa compagnie, la question de poursuites à
l’encontre d’Hamid ne s’est même pas posée.

« À partir de la taille et jusqu’aux pieds, une femme est la propriété de
l’homme », a déclaré un juge interrogé à Kandahar.

Manquant des compétences légales de base, les autorités judiciaires sont en
plus inefficaces, corrompues et susceptibles de se laisser intimider par des
groupes armés. L’armée et la police nationale restent des organisations
fragiles, soupçonnées de commettre des violations des droits humains.

La pauvreté et l’insécurité poussent de nombreux pères à marier leurs filles
très tôt plutôt que de les laisser faire des études. La dot et la sécurité
des filles sont les deux facteurs entrant en ligne de compte dans ces
décisions.

L’un des exemples cités à Amnesty International est celui de Zainab, une
jeune femme de dix-neuf ans, contrainte au mariage à l’âge de seize ans. Le
premier jour de son mariage, son mari l’a giflée ; ensuite, il a continué de
la battre tout en lui faisant subir une véritable torture mentale. Zainab
est restée virtuellement en assignation à résidence chez elle pendant un an,
n’étant que rarement autorisée à voir sa famille. Son mari a continué de la
battre même lorsqu’elle est tombée enceinte, provoquant un avortement. En
dépit des coups, Zainab a donné naissance à un second enfant. Lorsque son
mari a jeté à travers la pièce le bébé âgé de trois mois, Zainab a décidé
que c’en était assez et elle s’est enfuie dans sa famille. Son mari l’a
poursuivie et comme il menaçait de tuer le bébé, Zainab est rentrée avec lui
quelque temps. Elle est maintenant retournée dans sa famille, mais a le
sentiment de n’avoir nulle part où s’adresser pour obtenir de l’aide : ses
proches veulent qu’elle retourne vivre avec son mari.

« Les femmes sont traitées pire que des chiens », a déclaré une femme
interrogée à Kaboul.

Amnesty International demande au gouvernement afghan et aux pays donateurs
d’accroître la sécurité en Afghanistan et d’envisager de prolonger le mandat
de la force internationale d’assistance à la sécurité à cet effet. Il faut
poursuivre la réforme de la justice pénale et réaffirmer de façon massive la
primauté du droit. Des programmes de formation des juges et des avocats en
dehors de Kaboul doivent être mis en place de toute urgence. La police, les
autorités judiciaires et les représentants de l’État doivent tous recevoir
une formation concernant les droits des femmes.

Complément d’information
Une équipe de recherche d’Amnesty International s’est rendue pendant un mois
en Afghanistan, dans les villes de Kaboul, Herat, Kandahar et
Mazar-e-Charif, entre le 22 août et le 17 septembre. L’équipe s’est penchée
en particulier sur la situation des femmes et l’accès qu’elles peuvent avoir
à la justice.

Les noms ont été changés pour protéger l’identité des personnes interrogées.

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