Amériques, le nombre disproportionné de décès dus au COVID-19 résulte d’inégalités préexistantes

rapport amériques covid

Les gouvernements d’Amérique latine et des Caraïbes doivent augmenter de toute urgence leurs dépenses visant à soutenir le droit à la protection sociale et à la santé, afin de lutter contre des inégalités socio-économiques obscènes dans la région qui se sont avérées meurtrières durant la pandémie, écrivent Amnesty International et le Centre pour les droits économiques et sociaux dans un nouveau rapport conjoint diffusé mercredi 27 avril.

Ce document, intitulé Unequal and Lethal : Five key actions to recover from the human rights crisis unleashed by the pandemic in Latin America and the Caribbean, explique les causes du nombre disproportionné de morts dues à la pandémie de COVID-19 par rapport à d’autres zones du monde. Si cette région compte seulement 8,4 % de la population mondiale, elle a aussi enregistré 28 % des décès causés par le COVID-19 dans le monde. Le rapport établit que les pays présentant les inégalités les plus fortes et le plus faible niveau de dépenses dans les domaines de la santé et de la protection sociale ont le plus souffert pendant la pandémie, les groupes historiquement marginalisés ayant subi les effets les plus dévastateurs.

Une refonte des politiques économiques, s’appuyant sur le respect des droits humains, est essentielle afin de prévenir de futures calamités dans ce qui est, à de nombreux égards, la région du monde la plus marquée par les inégalités. Malgré des inégalités et une pauvreté effarantes en Amérique latine et dans les Caraïbes, les gouvernements n’ont pas recueilli suffisamment de recettes fiscales ces dernières décennies, ni perçu l’impôt d’une manière qui permette de combattre les inégalités, même dans les périodes d’essor économique. Cela a inévitablement pour résultat de faibles budgets pour les services de santé et la protection sociale - notamment les allocations de chômage, les retraites et le financement de la garde d’enfants -, qui sont essentiels à une vie digne et à une véritable défense des droits humains pour tous et toutes.

« Les gouvernements ont l’obligation de mobiliser les ressources nécessaires afin de préserver la population des pires impacts de la discrimination, de la maladie et des catastrophes économiques. Si les pays d’Amérique latine avaient mené une action sur ce terrain au cours des décennies ayant précédé la pandémie, la région aurait pu éviter énormément de souffrances et de pertes humaines », a déclaré Kate Donald, directrice exécutive par intérim du Centre pour les droits économiques et sociaux. « Ils ont aujourd’hui la possibilité d’empêcher le prochain désastre induit par des inégalités et d’effectuer la transition vers une économie axée sur les droits. »

« Les gouvernements ont l’obligation de mobiliser les ressources nécessaires afin de préserver la population des pires impacts de la discrimination, de la maladie et des catastrophes économiques »

Des pays tels que le Mexique, le Brésil et le Pérou, où les 1 % les plus riches de la population ont entre leurs mains plus de 30 % des richesses nationales, ont enregistré les chiffres les plus élevés en termes de décès dus à la pandémie de COVID-19 dans la région, proportionnellement à leur nombre d’habitant·e·s. Le Chili, où les 20 % les plus riches de la population perçoivent des revenus 10 fois supérieurs à ceux des 20 % les plus pauvres, a également le taux de mortalité par habitant·e le plus élevé de la région.

Si un grand nombre de pays d’Amérique latine ont fourni des aides en liquide durant la pandémie, aucun d’entre eux n’a étendu son assurance maladie ni pris des mesures suffisantes afin de mettre en place des mécanismes universels de sécurité sociale ou accru leur couverture afin de garantir que les personnes les plus défavorisées soient protégées.

Les femmes ont été le groupe le plus affecté par ces désavantages à travers la région, puisqu’elles ont perdu leurs emplois à un rythme plus rapide que les hommes et que leur rôle disproportionné dans la prise en charge des enfants et de la famille continue à influer sur leur capacité à exercer leurs droits fondamentaux - à plus forte raison quand elles sont autochtones ou d’ascendance africaine.

« La couleur de votre peau ou le milieu dans lequel vous avez grandi ne doivent pas vous rendre plus ou moins susceptible de mourir de maladies infectieuses telles que le COVID-19. Deux ans après le début de la pandémie, les gouvernements d’Amérique latine n’ont toujours pas pris conscience de la nécessité d’adopter une démarche axée sur les droits humains afin de se relever de la pandémie et de lutter contre les inégalités », a déclaré Erika Guevara-Rosas, directrice pour les Amériques à Amnesty International.

« Promouvoir l’égalité ne veut pas dire traiter tout le monde de la même manière. La situation actuelle de l’Amérique latine résulte de centaines d’années d’injustices coloniales en vertu desquelles certains groupes ont historiquement et systématiquement été privés de leurs droits. À l’heure où les pays se remettent de la pandémie, les gouvernements doivent s’attaquer directement au problème en adoptant une véritable démarche en faveur de l’égalité, ainsi que des mesures de discrimination positive. »

« Si un grand nombre de pays d’Amérique latine ont fourni des aides en liquide durant la pandémie, aucun d’entre eux n’a étendu son assurance maladie »

Si l’Organisation panaméricaine de la santé recommande de consacrer au moins 6 % du PIB à la santé, afin de garantir une couverture universelle, la quasi-totalité des pays de la région dépensent beaucoup moins pour les services de santé publique, ce qui signifie qu’ils n’ont pas assez de lits d’hôpital, de médecins ni d’infirmières et d’infirmiers pour faire correctement face à la pandémie de COVID-19 ou à d’autres crises sanitaires. Au Pérou, par exemple, au cours de la décennie ayant précédé la pandémie, les autorités se sont abstenues d’augmenter les dépenses publiques de santé en dépit d’années de croissance économique soutenue, n’y consacrant que 3,3 % du PIB. Parallèlement, au Mexique, plus de 15 millions de personnes ont perdu leur accès à une couverture de santé au cours des deux années ayant précédé le début de la pandémie, en raison d’erreurs administratives lors de la passation de pouvoirs entre gouvernements.

Au Chili, les fonds provenant de la collecte des impôts et des cotisations de sécurité sociale ne couvrent que la moitié des dépenses de santé, tandis que l’autre moitié est déboursée par les patient·e·s, par le biais de prépaiements obligatoires, ainsi que de dépenses volontaires et d’autres frais à leur charge. Les dépenses de santé par personne au Chili ne représentent qu’un tiers de la moyenne de ces dépenses au sein de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), et le nombre de lits d’hôpital proposés par le Chili représente la moitié du nombre moyen de lits dans les pays de l’OCDE.

Même quand des politiques adéquates sont en place, les gouvernements butent sur la mise en œuvre, un des obstacles majeurs étant souvent l’incapacité à générer suffisamment de recettes fiscales afin de garantir leur efficacité. Les pays d’Amérique latine et des Caraïbes prélèvent généralement moins d’impôts que d’autres pays ayant un niveau de développement similaire dans d’autres régions du monde. En 2019, les taxes perçues dans la région ne représentent en moyenne que 22 % du PIB, contre 33 % pour les pays de l’OCDE.

Un grand nombre des pays de la région sont par ailleurs dotés d’un système d’imposition régressif, qui n’est pas assez exigeant vis-à-vis de celles et de ceux qui sont les plus aptes à payer, ce qui compromet la capacité de ces États à surmonter les inégalités et à redistribuer les richesses. Les pays d’Amérique latine dépendent par exemple fortement des impôts indirects, qui sont plus régressifs car ils représentent une charge plus lourde pour les catégories les plus pauvres de la population -, et tirent peu de revenus des impôts sur la fortune, qui concernent les élites économiques.

« À moins de faire preuve d’audace face à la nécessité de taxer davantage et de taxer mieux - conformément à leurs obligations en matière de droits humains -, les pays d’Amérique latine continueront à être tirés vers le bas par le malaise que causent les inégalités socio-économiques, favorisant des élites fortunées tout en nuisant à la société dans son ensemble », a déclaré Kate Donald.

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