Bangladesh, Les réfugiés rohingyas âgés en danger face au COVID-19

Bangladesh_Coronavirus Rohingyas

• Les réfugié·e·s rohingyas âgés sont non seulement les plus menacés par la pandémie, mais également les moins inclus dans la réponse humanitaire.
• Un dangereux manque d’accès aux informations les plus élémentaires.
• Les erreurs commises dans le cadre des précédentes réponses humanitaires en faveur des Rohingyas se répètent.

Les réfugié·e·s rohingyas âgés dans les camps surpeuplés au Bangladesh sont laissés pour compte dans le cadre de la réponse humanitaire face au COVID-19, ce qui pourrait avoir des conséquences dévastatrices, compte tenu des graves risques auxquels sont exposées les personnes âgées du monde entier face à la pandémie meurtrière.

De nombreuses personnes dans les camps, et particulièrement les personnes âgées, n’ont pas accès aux informations précises sur la maladie et aux mesures destinées à éviter sa propagation

Le Bangladesh ainsi que l’ONU et d’autres partenaires humanitaires ont déployé des efforts en vue de réduire le risque de propagation du COVID-19 dans les camps de Cox’s Bazar, et ont notamment décidé d’augmenter, à partir du 23 mars, l’assistance destinée spécifiquement à la lutte contre le COVID-19, d’interdire les grands rassemblements et d’ordonner des mesures préventives. Cependant, de nombreuses personnes dans les camps, et particulièrement les personnes âgées, n’ont pas accès aux informations précises sur la maladie et aux mesures destinées à éviter sa propagation, car la réponse humanitaire ne tient pas suffisamment compte de leurs besoins spécifiques.

« Déjà en temps normal, les organisations humanitaires peinent à subvenir aux besoins spécifiques des personnes âgées dans les camps de réfugié·e·s et de personnes déplacées, ou n’y subviennent tout simplement pas. Répéter cette même erreur dans le contexte de la pandémie de COVID-19 met gravement en danger les personnes âgées rohingyas, certaines n’ayant même pas accès aux informations les plus élémentaires sur la situation et la manière de se protéger », a déclaré Matt Wells, directeur adjoint du programme Réaction aux crises à Amnesty International.

« Les pays donateurs et les organisations humanitaires doivent de toute urgence travailler ensemble pour remédier à ce manque d’accès à l’information et mettre en œuvre un plan pour veiller à ce que les réfugié·e·s âgés ne soient pas laissés pour compte une fois de plus en cette période dangereuse pour le monde entier. »

Pendant la dernière semaine de mars, Amnesty International s’est entretenue avec 15 femmes et hommes âgés rohingyas vivant dans sept des 34 camps de réfugié·e·s près de Cox’s Bazar, dans le sud-est du Bangladesh. D’après le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), plus de 31 500 réfugié·e·s ont 60 ans [1] et plus dans les camps, sur les 860 000 Rohingyas qui ont été forcés à fuir le Myanmar, pour la plupart depuis fin 2017, en raison des crimes qui, d’après l’ONU, s’apparentent probablement à un génocide.

Des erreurs répétées

En juin 2019, Amnesty International a publié un rapport sur les conséquences du conflit et du déplacement pour les personnes âgées au Myanmar. Il démontrait que, dans les camps de réfugiés du Bangladesh, la réponse humanitaire ne respectait pas les droits des personnes âgées à la santé, à l’alimentation, à l’eau et à l’assainissement. De nombreux problèmes sont liés au fait que le point de vue des personnes âgées ainsi que leurs besoins et les risques auxquels elles sont confrontées ne sont pas pris en considération dans le cadre de l’élaboration de mesures d’assistance.

Ces mêmes erreurs sont répétées dans le cadre de la réponse au COVID-19, alors que toutes les études médicales démontrent que les personnes âgées font partie des populations les plus menacées.

La plupart des personnes âgées avec lesquelles Amnesty International s’est entretenue n’avaient reçu que très peu d’informations sur le COVID-19. Avant que les grands rassemblements ne soient interdits et que des mesures telles que la distanciation sociale ne soient ordonnées, certaines réunions informelles avaient été organisées dans les camps, mais de nombreuses personnes âgées n’en avaient pas été informées. Celles qui étaient au courant n’avaient pas pu y assister en raison de handicaps physiques rendant leurs déplacements à travers le terrain accidenté des camps difficile, voire impossible.

La peur est omniprésente

Seule une des 15 personnes âgées avec qui Amnesty International s’est entretenue a déclaré que quelqu’un était venu lui fournir des informations sur le COVID-19. Quelques autres personnes ont obtenu des informations sur la maladie et les mesures de prévention, comme l’importance de se laver régulièrement les mains, par des membres de leur famille. Mais la plupart des personnes âgées interrogées avaient obtenu des informations principalement par des responsables religieux et des voisins, et ces informations étaient limitées au fait que le virus était dangereux et qu’il fallait « vivre proprement ». En conséquence, la peur est omniprésente.

« J’ai très peur, car si le virus arrive au camp, personne ne survivra, car de nombreuses personnes ici vivent dans des endroits très petits », a déclaré Hotiza, une femme de 85 ans environ.

Accès insuffisant aux informations sur le COVID-19

L’accès des habitant·e·s des camps aux informations est limité de manière générale depuis que les autorités du Bangladesh ont coupé l’accès aux télécommunications et à Internet en septembre 2019. Amnesty International, l’ONU et de nombreuses autres organisations ont appelé [2] à la levée de ces restrictions.

Cependant, même si les télécommunications sont rétablies, des mesures visant spécifiquement les personnes âgées resteront indispensables, car nombre d’entre elles n’ont pas de smartphone. Le rapport d’Amnesty International sur les personnes âgées démontre que la réponse humanitaire est souvent trop fondée sur la supposition que l’information et l’assistance arriveront jusqu’aux personnes âgées par leurs familles, ce qui bafoue les droits de ces personnes et a des conséquences néfastes.

Il faut reconnaître que les autorités du Bangladesh et les organisations humanitaires ont élaboré des méthodes créatives pour diffuser les informations, notamment par l’installation de haut-parleurs sur des tuk-tuks diffusant des messages en langue rohingya sur le COVID-19 et la mise en place de mesures sanitaires de prévention. Cependant, bien que la plupart des personnes âgées avec qui l’organisation s’est entretenue aient su que ces messages étaient diffusés, elles ne pouvaient souvent pas entendre les messages précisément.

Sayeda, qui a plus de 80 ans, a déclaré : « Je ne sais rien du virus, seulement que des gens en parlent avec des haut-parleurs, mais je n’entends pas bien. C’est pourquoi je ne sais rien... Je me demande à chaque fois ce qu’ils disent au micro. » Certaines personnes âgées ne reçoivent même pas les informations les plus élémentaires.

« Je n’ai rien entendu de nouveau, les gens disent juste : “Une maladie arrive, priez” », a déclaré Abdu Salaam, 70 ans, qui a déclaré souffrir d’un handicap physique entravant ses déplacements. Il n’a de plus pas accès à des soins adaptés pour la douleur et d’autres graves problèmes de santé.

En l’absence de conseils médicaux fiables, les proches d’au moins une personne âgée avec qui nous nous sommes entretenus avaient acheté un médicament dont l’efficacité n’était pas prouvée, afin de les « sauver » du virus.

Améliorer la réponse au COVID-19

La réponse humanitaire doit s’appuyer sur des réseaux de bénévoles rohingyas qui peuvent faire du porte-à-porte pour fournir des informations aux personnes âgées et analyser la meilleure manière de préparer une réponse qui corresponde à leurs besoins. Cette action doit être axée particulièrement sur les groupes risquant le plus de ne pas obtenir les informations nécessaires et précises à temps par d’autres moyens, particulièrement les personnes âgées vivant seules, les femmes âgées et les personnes âgées qui sont le principal soutien de jeunes enfants. Les bénévoles doivent être correctement formés, afin de veiller à ce que les personnes âgées ne risquent pas d’être infectées, et doivent notamment maintenir une distance aussi grande que possible lors de leurs visites en porte-à-porte.

La priorité doit être donnée aux informations essentielles, notamment en ce qui concerne la compréhension des symptômes du COVID-19 et des mesures de prévention. La plupart des personnes âgées avec qui Amnesty International s’est entretenue savaient, par exemple, que les mesures sanitaires sont importantes, mais associaient cela principalement au fait de se laver les mains après avoir utilisé les toilettes et avant de manger et de ne pas autoriser les enfants à jouer dans des endroits sales. Bien que ces mesures soient importantes de manière générale, elles ne sont ni suffisantes ni adaptées pour lutter contre le COVID-19.

Les donateurs, l’ONU et les organisations humanitaires doivent en outre agir de toute urgence afin de veiller à ce que les personnes âgées puissent mettre en application des mesures de prévention, notamment en s’assurant que ces personnes aient accès à de l’eau en quantité suffisante et à des installations sanitaires, tout en tenant compte des difficultés spécifiques aux personnes âgées vivant seules ou ayant des difficultés pour se déplacer, entre autres.

Les personnes âgées risquent en outre particulièrement de souffrir de mesures restrictives pourtant bien intentionnées, notamment en ce qui concerne leur accès à la nourriture et aux soins de santé. Comme l’a démontré Amnesty International dans son rapport de 2019, les femmes et les hommes âgés ont souvent des difficultés à accéder aux dispensaires dans les camps et, même lorsqu’ils y arrivent, ces dispensaires ne disposent souvent pas des médicaments pour les maladies non contagieuses, comme l’hypertension. En conséquence, les personnes âgées recourent de manière disproportionnée à des achats de médicaments vitaux sur des étalages de marché.

Le 31 mars, les étalages de pharmacie étaient toujours autorisés dans les camps, bien que de nombreux autres magasins aient été fermés pour réduire les risques liés aux rassemblements. Toute décision d’interdire les étalages de pharmacie doit être accompagnée de mesures en vue de veiller à ce que les personnes âgées aient toujours accès aux médicaments essentiels.

Les difficultés actuelles dans les camps près de Cox’s Bazar liées à la pandémie de COVID-19 montrent que l’ONU et les donateurs semblent reproduire l’erreur de ne pas donner la priorité aux personnes âgées, ce qui est depuis longtemps le cas dans les interventions humanitaires de manière générale. Le Plan de Réponse Humanitaire Global COVID-19 [3] n’identifie pas les personnes âgées parmi les « groupes de population les plus affectés et les plus vulnérables », contrairement aux enfants, aux femmes et aux filles. L’« âge » est évoqué à la fin d’une liste de « problèmes » dont certaines personnes peuvent « souffrir ». Cela a pour conséquence non seulement de sous-estimer les risques du COVID-19 pour les personnes âgées, en ne les considérant pas comme un groupe spécifique, mais également de diffuser l’idée discriminatoire que l’âge est quelque chose dont on « souffre ».

« Les personnes déplacées âgées sont confrontées à une double difficulté terrible : elles sont le groupe le plus vulnérable au COVID-19 et elles sont aussi le groupe le moins inclus dans la réponse humanitaire. Il faut mettre fin à leur invisibilité immédiatement. Les gouvernements, les donateurs et les organisations humanitaires doivent placer les personnes âgées au centre de leurs projets et de leur réponse, afin de minimiser les conséquences mortelles de cette pandémie mondiale », a déclaré Matt Wells.

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