Communiqué de presse

Chine. Une militante qui nous inspire : hommage à Cao Shunli

Par le responsable de campagne d’Amnesty International pour la Chine*

Fin août 2013, je me suis entretenu avec Cao Shunli au téléphone. Pas un instant je n’ai pensé que ce serait notre dernière conversation.

Nous avions prévu de nous rencontrer quelques semaines plus tard à Hong Kong lorsqu’elle serait en transit pour Genève, en Suisse, où elle devait assister à un programme de formation sur les droits humains.

Nous avions discuté à maintes reprises, mais ce devait être notre première rencontre de visu. Nous n’en avons pas eu l’occasion.

Cao a disparu lorsqu’elle est allée s’enregistrer à l’aéroport international de la capitale Pékin. Les autorités chinoises l’ont arrêtée pour « avoir cherché à provoquer des conflits et troublé l’ordre public ». Elle a été maintenue en détention, où elle est morte vendredi 14 mars.

Ces six derniers mois, les autorités ont empêché à plusieurs reprises Cao de recevoir les soins médicaux dont elle avait clairement besoin.

Une femme courageuse

Lorsque j’ai appris la nouvelle de sa mort, j’ai été envahi par la tristesse et la colère. La tristesse qu’une femme aussi courageuse ait perdu la vie. La colère face au mépris insensible et calculateur dont ont fait preuve les autorités pour sa vie.

Loin de « troubler l’ordre public », la Cao que je connaissais ne recherchait pas la confrontation. Tout ce qu’elle voulait, c’est que le gouvernement reconnaisse les droits légitimes de ses citoyens.

Femme posée, la petite cinquantaine, Cao avait une voix douce, mais s’exprimait avec détermination et vigueur lorsqu’il s’agissait de lutter contre l’injustice.

Elle aurait pu choisir une vie plus facile : elle avait un bon emploi au sein du gouvernement, mais n’a pas pu fermer les yeux sur la corruption dans son service. Ses efforts n’ont pas été appréciés de ses chefs, ce qui lui a valu de perdre son travail en 2002.

Cao a ensuite embrassé la cause des milliers de pétitionnaires chinois, qui sont au mieux perçus comme une nuisance par les autorités. Leurs droits sont fréquemment bafoués, et beaucoup sont détenus pour de courtes périodes dans les prisons secrètes ou envoyés dans des camps de travail.

Ayant étudié le droit à l’université, Cao avait une bonne connaissance des voies légales pour combattre l’injustice. Cette expertise, alliée à un engagement sans faille en faveur du changement, était un outil puissant – que les autorités craignaient parce qu’elle incitait par son exemple de nombreux citoyens en Chine à faire valoir leurs droits.

Dotée d’une énergie inépuisable, Cao voulait toujours débattre de nouvelles idées et initiatives. Elle préparait méticuleusement les documents et les preuves.

90 jours de protestation

Cao s’est battue pour que la population soit autorisée à contribuer à un rapport sur les droits humains que la Chine est tenue de soumettre aux Nations unies. En juin 2013, n’obtenant pas de résultats, elle a organisé une manifestation devant le ministère des Affaires étrangères à Pékin.

Pendant près de 90 jours et 90 nuits, un groupe de femmes d’une cinquantaine d’années et de femmes plus âgées ont campé devant le ministère. Cao a constamment usé de ses talents de négociatrice avec la police pour faire durer la manifestation.

Ce groupe est devenu sa seconde famille. Elle a puisé de la force dans leur amitié et leur solidarité.

Cao accordait aussi une grande importance au soutien international qu’elle recevait d’Amnesty International, entre autres. Elle voulait attirer l’attention des pays étrangers sur cette lutte.

Il peut sembler bizarre que Cao ait été prête à risquer sa vie pour contribuer à rédiger un rapport destiné à l’ONU.

Mais pour Cao, il s’agissait de bien plus que cela, il s’agissait d’amener le gouvernement à respecter les droits légitimes de la population. Pour que les individus soient traités comme des citoyens, jouissant du droit de façonner l’avenir de la Chine.

Prête à assumer les conséquences

Ayant déjà passé du temps à deux reprises dans des camps de travail en raison de ses activités, elle risquait d’être à nouveau arrêtée.

Le gouvernement chinois est particulièrement sensible à la critique sur la scène internationale.

Nous en avons discuté et elle m’a dit qu’elle était consciente des risques et prête à en assumer les conséquences. Pourtant, je pense que personne ne s’attendait à ce que les autorités fassent preuve d’une telle cruauté, et à ce qu’elles aillent jusqu’à lui ôter la vie.

Nous avons fait le maximum pour faire pression sur les autorités afin qu’elle reçoive les soins médicaux dont elle avait besoin. Mais cette fois-ci, nos appels n’ont pas été entendus.

Souvent, je me demande si je serais prêt à risquer ma vie pour les droits humains comme l’a fait Cao, et comme le font et le feront tant d’autres en Chine. Pour être honnête, je n’en sais rien.

Cette femme douce, dont le sens de la justice éclairait chacun de nos entretiens, restera une source d’inspiration dans ma lutte en faveur des droits humains en Chine.

*Son nom n’est pas divulgué pour des raisons de sécurité.

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