Cinq ans après le « Printemps arabe »

La région Moyen-Orient et Afrique du Nord a été submergée par une vague sans précédent de manifestations populaires en faveur de réformes. Le mouvement a démarré en Tunisie et s’est propagé en quelques semaines à l’Égypte, au Yémen, à Bahreïn, à la Libye et à la Syrie.

« À un moment, nous avons décidé d’arrêter de nous taire et notre révolution a démarré ».
Hussein Ghrer, militant des droits humains, Syrie

C’est une lame de fond qui a balayé les dirigeants autoritaires installés de longue date au pouvoir, notamment Hosni Moubarak en Égypte et Zine el Abidine Ben Ali en Tunisie.
Beaucoup espéraient que ce « Printemps arabe » porterait de nouveaux gouvernements au pouvoir et serait synonyme de réforme politique et de justice sociale. Toutefois, la réalité se traduit par un regain de guerre et de violence, et par la répression exercée contre ceux qui osent réclamer une société plus juste et plus ouverte.

Le « Printemps arabe » - Chronologie

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17 décembre 2010, Tunisie - Un homme pleure la mort du vendeur des rues Mohamed Bouazizi, qui s’est immolé par le feu pour protester contre le harcèlement policier. Cet événement a déclenché une vague sans précédent de manifestations populaires en faveur de réformes. © FRED DUFOUR/AFP/Getty Images

Que s’est-il passé ensuite ?

Cinq ans plus tard, les droits humains demeurent menacés dans toute la région. Des centaines de milliers de personnes, dont de nombreux enfants, ont péri lors des conflits armés qui continuent de faire rage en Syrie, en Libye et au Yémen. Le conflit syrien a engendré la plus grande crise des réfugiés du 21e siècle.

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Des réfugies traversent l’Europe, septembre 2015. © Christopher Furlong/Getty Images

« La plupart des militants des droits humains et des dirigeants politiques à Bahreïn sont derrière les barreaux. » Nabeel Rajab, défenseur des droits humains, Bahreïn

En Syrie, en Égypte, à Bahreïn et ailleurs, les gouvernements attaquent la liberté de parole en enfermant militants des droits humains, opposants politiques et détracteurs, souvent au nom de la lutte contre le terrorisme. Qui plus est, rares sont ceux qui sont traduits en justice pour les violences, les homicides et les actes de torture perpétrés pendant et après les manifestations de 2011.

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Des habitants inspectent un site touché par des frappes aériennes, Syrie, octobre 2015. © REUTERS/Ammar Abdullah

Que demandons-nous ?

Ensemble, nous devons faire pression sur les États pour qu’ils cessent d’attaquer les civils durant les conflits armés. Ils doivent aussi cesser d’incarcérer des citoyens uniquement parce qu’ils critiquent les gouvernements, et traduire en justice les auteurs présumés de crimes liés aux droits humains.

Après le « Printemps arabe » : pays par pays

Tunisie
La seule réussite relative, avec une nouvelle Constitution et une certaine justice pour les crimes passés. Cependant, les droits humains demeurent menacés, et des réformes sont requises de toute urgence.

Égypte
Des militants pacifiques, des détracteurs du gouvernement et beaucoup d’autres demeurent incarcérés. La torture et les mauvais traitements sont monnaie courante. Des centaines de personnes ont été condamnées à mort et des dizaines de milliers placées derrière les barreaux parce qu’elles ont manifesté ou seraient liées à l’opposition politique.

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Les citoyens en Tunisie célèbrent la première élection présidentielle, octobre 2014. © FADEL SENNA/AFP/Getty Images

Bahreïn
Les autorités font taire la dissidence : elles recourent à une force inutile, arrêtent et incarcèrent les manifestants et les leaders de l’opposition politique, et torturent des détenus.

Libye
Beaucoup de conflits armés font rage dans ce pays profondément divisé. Tous les camps commettent des crimes de guerre et de graves atteintes aux droits humains.

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Une école au Yémen frappée par des missiles tirés par la coalition dirigée par l’Arabie saoudite. © Amnesty International

Syrie
C’est le conflit le plus meurtrier de la région, qui a éclaté en réaction à la répression brutale des manifestations massives par le gouvernement de Bachar el Assad. Des crimes atroces sont commis à grande échelle et la moitié de la population est déplacée.

Yémen
Les frappes aériennes de la coalition dirigée par l’Arabie saoudite et les bombardements des forces houthies ont tué plus de 2 500 civils. Certaines attaques constituent des crimes de guerre.

Le « Printemps arabe » en chiffres

+ de 12 millions de personnes contraintes de quitter leur foyer en Syrie depuis 2011

6 000 personnes blessées par les forces de sécurité égyptiennes et les voyous à leur solde lors de la « Révolution du 25 janvier » en 2011

50 personnes tuées et des centaines blessées lors des manifestations à Sanaa, au Yémen, le 18 mars 2011

La Libye depuis le « Printemps arabe »

Il y a cinq ans en Libye, un soulèvement initialement pacifique s’est rapidement mué en conflit armé, donnant notamment lieu à une intervention militaire occidentale. Il a pris fin lorsque le colonel Mouammar Kadhafi a été tué en octobre 2011. Les gouvernements successifs ne sont ensuite pas parvenus à empêcher des milices nouvellement créées, composées de combattants anti-Kadhafi, de commettre des crimes pour lesquels elles n’ont jamais été amenées à rendre des comptes. Le pays reste profondément divisé et il est, depuis mai 2014, de nouveau en proie au conflit armé. Voici sept manières dont les droits humains sont battus en brèche à travers le pays :

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Un combattant de la coalition Fajr Libya (Aube de la Libye), à l’entrée de l’aéroport international de Tripoli, en août 2014. © MAHMUD TURKIA/AFP/Getty Images

Tous les camps ont perpétré des crimes de guerre et de graves violations des droits humains, notamment contre des civils et leurs biens.

  • Les groupes armés sont incontrôlables. Le groupe armé se désignant sous le nom d’État islamique (EI) s’est emparé de certaines zones, où il procède à des exécutions publiques, exposant parfois le corps des victimes en public.
  • Les migrants et les réfugiés sont victimes de graves atteintes. Beaucoup sont torturés, exploités et victimes de violences sexuelles le long des itinéraires empruntés par les passeurs pour se rendre en Libye ou la quitter. Des milliers de personnes ont par ailleurs tenté de quitter la Libye et de traverser la Méditerranée pour se rendre en Europe à bord de bateaux inadaptés à un voyage en mer.
  • Les civils paient un lourd tribut au conflit et à la violence dans le pays. Près de 2,5 millions de personnes ont besoin d’une aide humanitaire, et notamment d’eau propre, d’installations sanitaires et de nourriture.
  • La liberté d’expression est attaquée. Des journalistes, des militants en faveur des droits humains et des employés d’organisations non gouvernementales (ONG) ont été menacés, enlevés et assassinés par divers groupes armés. Des chaînes de télévision ont été vandalisées, incendiées et prises pour cible par des grenades tirées à la roquette ;
  • Les droits des femmes sont en recul. Des militantes ont été victimes d’actes d’intimidation et de menaces.
  • Le système de justice fonctionne à peine. Les tribunaux de certaines villes sont fermés parce que la situation est extrêmement dangereuse, et des juges et avocats ont été agressés et enlevés. Des milliers de personnes considérées comme loyales au colonel Kadhafi sont incarcérées depuis des années sans inculpation ni procès.

La Libye au lendemain du "Printemps arabe" : quelques chiffres

Env. 2,5 millions de personnes ont besoin d’une aide humanitaire et d’une protection, notamment des demandeurs d’asile, des migrants et des réfugiés.

435 000 personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays vivent dans des camps de fortune, des écoles et des entrepôts.

Aucun membre de milice amené à rendre des comptes pour avoir commis des atteintes aux droits humains.

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Affrontements et destruction dans les rues de Benghazi, en février 2015. © Abdullah Doma/AFP/Getty Images

Bahreïn au lendemain du « Printemps arabe »

Lorsque de grandes manifestations en faveur de réformes ont eu lieu le 14 février 2011, elles ont été brutalement réprimées par les forces de sécurité bahreïnites. Depuis, la fracture politique s’est accentuée dans le pays, et les personnes qui ont osé dénoncer la situation dramatique des droits humains au Bahreïn ont été sanctionnées.

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Une protestante affiche le portrait d’Ali Salman, leader chiite du mouvement d’opposition Al-Wefaq interdit par les autorités bahreïnites, durant les manifestations organisées après son arrestation le 29 décembre 2014.

À la suite de ces manifestations, le roi a créé la Commission d’enquête indépendante de Bahreïn, dirigée par des experts internationaux indépendants, afin d’enquêter sur les crimes commis par les forces de sécurité. Le roi s’est engagé publiquement à mettre en œuvre les recommandations de cette commission, notamment à poursuivre les auteurs d’actes de torture et d’autres violations graves des droits humains.

Cinq ans plus tard, la population de Bahreïn attend encore que justice soit rendue, tant pour les atteintes passées que présentes. Les membres des forces de sécurité agissent comme s’ils ne craignaient pas d’avoir un jour à rendre des comptes.

Les autorités bahreïnites continuent de réprimer la dissidence, et elles ciblent de plus en plus les personnes qui utilisent les réseaux sociaux pour critiquer le gouvernement. Les manifestations sont dispersées au moyen de grenades lacrymogènes et de plombs de fusil, et certains manifestants sont frappés, arrêtés et emprisonnés, souvent à l’issue de procès inéquitables. Des personnes qui étaient en attente de leur procès ont été torturées. Des responsables de l’opposition, appartenant pour la plupart à la majorité chiite de la population, sont emprisonnés.

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Des manifestants au rond-point de la Perle, à Manama, à Bahreïn, en 2011. © Mahmood Al-Yousif

La justice à Bahreïn : deux poids, deux mesures

Perpétuité pour avoir été l’un des chefs de file des manifestations de 2011.

Aucune condamnation pour un membre des forces de sécurité ayant tué par balle un manifestant. Cet homme a été acquitté de toutes les accusations qui pesaient sur lui au motif qu’il agissait en état de « légitime défense ».*

4 ans pour un responsable politique de l’opposition qui a prononcé un discours pacifique.

Aucune condamnation pour une femme agent des forces de sécurité acquittée du chef de torture sur une journaliste en détention, malgré le fait que plusieurs rapports médicaux, médicolégaux et d’autres sources étayaient les allégations de la victime.

* Depuis 2011, les autorités bahreïnites ont engagé des poursuites contre plusieurs agents de l’État qui auraient tué par balle des manifestants. Dans certaines de ces affaires, l’enquête a été close sans que personne ne soit poursuivi. Plusieurs agents ont été acquittés au motif qu’ils avaient agi en état de « légitime défense », et seul un petit nombre d’agents ont été condamnés à des peines allant jusqu’à 10 ans d’emprisonnement, mais ces peines ont ensuite été ramenées en appel à des durées comprises entre six mois et trois ans.

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Une manifestante contre le gouvernement au rond-point de la Perle, à Manama, à Bahreïn, en février 2011. © John Moore/Getty Images

L’Égypte au lendemain du « Printemps arabe » : 7 faits essentiels

1. Lorsque la « Révolution du 25 janvier » éclate en 2011, les forces de sécurité égyptiennes – policiers antiémeutes, snipers de la police et agents des forces de sécurité en civil notamment – ainsi que des « voyous » à la solde des partisans du dirigeant Hosni Moubarak, répondent avec violence : parmi les manifestants, au moins 840 morts et plus de 6 000 blessés en 18 jours.

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Des Égyptiens se rassemblent place Tahrir, au Caire, pour célébrer la destitution du président Hosni Moubarak, le 12 février 2011. © PEDRO UGARTE/AFP/Getty Images

2. En juillet 2013, l’armée soutient le renversement de Mohamed Morsi, le président égyptien élu, un an seulement après son arrivée au pouvoir. Elle lance une campagne de répression contre ses détracteurs, notamment les partisans de Morsi et les Frères musulmans, mouvement politique et social dont les membres ont été élus à la présidence de l’Égypte et au Parlement en 2011 et 2012. La répression se poursuit sous la présidence du général Abdel Fattah al Sissi, élu en mai 2014.

3. Un millier de personnes sont tuées le 14 août 2013 lors des manifestations organisées place Rabaa al Adawiya et à travers l’Égypte, d’après les chiffres du gouvernement. D’aucuns pensent que le nombre de victimes est bien plus élevé. Les autorités n’ont toujours pas pris les mesures adéquates afin d’enquêter sur les centaines de morts imputables aux forces de sécurité depuis 2013.

4. Des dizaines de milliers de partisans de Mohamed Morsi, de membres des Frères musulmans et d’autres détracteurs du gouvernement sont incarcérés, bien souvent entassés dans des conditions très difficiles. Des centaines d’entre eux sont condamnés à mort, dont l’ancien président Mohamed Morsi, ou à de lourdes peines de prison à l’issue de procès manifestement iniques.

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Des Égyptiens pleurent un mort après la répression des manifestations, le 14 août 2013. © MAHMOUD KHALED/AFP/Getty Image

« [Le président al Sissi] a fait l’éloge des jeunes de ce pays, pourtant, beaucoup d’entre eux croupissent en prison. »
Frère de l’étudiant Mahmoud Hussein, qui a passé plus de 700 jours en détention sans inculpation ni procès

5. Les autorités continuent de réprimer la liberté d’expression et le droit de se rencontrer et de se réunir pacifiquement. Elles arrêtent et incarcèrent des journalistes et ceux qui publient des critiques sur Internet, et harcèlent les organisations de défense des droits humains.

6. De nouvelles lois répressives sont adoptées, dont une qui interdit les rassemblements. La nouvelle loi antiterroriste, qui confère au président des pouvoirs équivalents à ceux accordés sous l’état d’urgence, lui permet de « prendre les mesures nécessaires afin de garantir l’ordre public et la sécurité », et prévoit de lourdes amendes pour les journalistes dont les reportages sur le « terrorisme » diffèrent des communiqués officiels.

7. La violence se répand à travers le pays. En octobre 2015, plus de 200 personnes périssent dans l’explosion d’un avion d’une compagnie russe au-dessus du Sinaï. Nombreux sont ceux qui affirment qu’il s’agissait d’une bombe. Le procureur général égyptien au Caire et des juges dans le nord du Sinaï trouvent la mort dans des attentats revendiqués par des groupes armés : l’indépendance de la justice est menacée.

Le « Printemps arabe » en Tunisie : Les bons côtés...

Depuis le soulèvement de 2011, baptisé la « Révolution du Jasmin », la Tunisie est largement considérée comme la seule réussite des mouvements du « Printemps arabe » et a pris plusieurs mesures majeures en vue de soutenir les droits humains.

Les Tunisiens adoptent une nouvelle Constitution qui protège de nombreux droits importants, comme la liberté de s’exprimer et de se réunir librement, et interdit la torture. Ils ont également élu un nouveau Parlement et un nouveau président. Les organisations militantes et les ONG se développent.

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Devant le tribunal où sont jugés des responsables gouvernementaux et des membres des forces de sécurité accusés d’avoir tué 132 manifestants, Tunisie, juin 2012. © FETHI BELAID/AFP/Getty Images

Des anciens représentants de l’État sont jugés et incarcérés pour leur rôle dans les violences pendant les manifestations. Une commission « vérité et dignité » est également mise sur pied pour traiter des crimes commis sous le précédent régime.

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Vote lors de la première élection présidentielle, Tunisie, octobre 2014. © FETHI BELAID/AFP/Getty Images

...et les mauvais

Malgré des avancées modestes, la situation demeure fragile. Des centaines de personnes ont été arrêtées après les attentats meurtriers revendiqués par le groupe armé se désignant sous le nom d’État islamique (EI). Beaucoup craignent que les autorités n’abusent des mesures d’urgence.

En juillet 2015, le gouvernement a adopté une loi antiterroriste draconienne qui permet de détenir des suspects sans inculpation, sans pouvoir contacter un avocat ni le monde extérieur, pendant 15 jours – ce qui augmente les risques de torture.

« Nous avons assisté à quelques mois d’euphorie révolutionnaire... Mais cela n’a pas duré. » Lina Ben Mhenni, blogueuse tunisienne

La Tunisie après le « Printemps arabe » en chiffres

53 anciens responsables du gouvernement, policiers et autres jugés pour leur participation aux violences lors des manifestations du soulèvement

3,5 millions électeurs lors des élections parlementaires de 2014

Au moins 138 placements en résidence surveillée après les attentats imputables aux groupes armés en novembre 2015 (jusqu’au 10 décembre 2015)

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