Comment la seconde guerre mondiale a dessiné le futur de la Birmanie

Près du tombeau Yasukuni à Tokyo, où les Japonais commémorent leurs morts de la guerre, se trouve le tout autant controversé Yasukuni Yushukan Museum, où sont exposés les uniformes militaires, les armes et autre souvenir de guerre. Mais mis à part le fait que ces objets exposés rappellent les atrocités commises par les Japonais dans les territoires occupés durant le seconde guerre mondiale, ils évoquent un point important et indéniable : les premières victoires de l’armée sur les Américains, les Anglais, les Français et les Hollandais démontraient aux peuples asiatiques que le pouvoir colonial n’était pas invincible. Même si les Japonais ont capitulé, ils ont prouvé qu’une armée asiatique pouvait battre les puissants Occidentaux.

Lorsque ces derniers sont revenus après la guerre, il était évident qu’il n’y avait plus de place pour l’ancienne gouvernance coloniale, même si certains l’ont essayé. Lorsque les Indonésiens ont déclaré leur indépendance le 17 août 1945, les Hollandais ont lancé une coûteuse "action policière" afin de restaurer le gouvernement colonial, jusqu’au jour où ils ont dû accepter l’inévitable et ont quitté le pays pour de bon. Le 2 septembre 1945 Ho Chi Minh s’autoproclamait président de la République démocratique du Vietnam. Les Français furent encore plus inflexibles que les Hollandais puisque ce ne fut qu’un 1954 que le Vietnam devenait indépendant, et encore ce le fut comme un pays divisé.

La Birmanie est devenu théoriquement indépendante en 1943 sous l’occupation japonaise, mais cet avant-goût d’indépendance même limitée suffit aux nationalistes birmans pour commencer à négocier le futur statut de leur pays avec la puissance coloniale quand la guerre du Pacifique fut terminé. Sir Reginald Dorman-Smith fut nommé à nouveau gouverneur britannique en octobre 1945, mais sa tâche principale consista à accompagner la transition vers l’indépendance. Le Japon avait anéanti le pouvoir colonial à travers l’Asie de l’Est, et, de façon inattendue, encouragé une nouvelle forme de nationalisme à travers la région.

Les Américains ont accordé l’entière indépendance aux Philippines en 1946, la Grande Bretagne quittait l’Inde, Ceylan et la Birmanie l’année suivante. Les Français abandonnaient le Cambodge en 1953, et non seulement le Vietnam mais également le Laos en 1954. La Malaisie, où une guerre civile faisait rage depuis la fin de la guerre du Pacifique, acquit son indépendance en 1957. Deux ans plus tard, Singapour - jusqu’alors la forteresse britannique dans cet Orient éloigné - put se gouverner seul.

Mais si la guerre du Pacifique a signifié la fin de la colonisation, elle a eu une conséquence plus grave pour la Birmanie. Au début, Aung San et ses nationalistes birmans étaient du côté des Japonais. Son armée était armée et équipée par les Japonais, tandis que les Alliés fournissaient les armes aux tribus telles que les Karen et les Kachin afin de combattre les occupants. Des siècles de méfiance entre les Birmans et les minorités refaisaient surface, et ces blessures ne se sont toujours pas refermées. Encore aujourd’hui les Karens parlent avec beaucoup d’amertume des atrocités que le BIA (Burma Independance Army) leur a infligées pendant l’occupation japonaise, tandis que les Kachin sont fiers de rappeler qu’ils avaient déjà célébré la victoire à Myitkyina quand les nationalistes birmans, en 1945, retournèrent leurs armes contre les Japonais.

Les armes dont disposaient les minorités, et les grandes quantités d’armes qui furent laissés par les Japonais, ont entraîné dès le début des violences interethniques. Les minorités cherchaient à rassembler leurs propres armées et la première d’entre elles, la Karen National Defence Organisation, fut créée en 1947, soit un an avant l’indépendance. Les Mon formèrent leur armée en 1948, tandis que les plus militants des nationalistes birmans, le Parti Communiste Birman (CPB), considérant l’indépendance comme un simulacre, eurent recours à la lutte armée dès avril 1948. Cette guerre se poursuivit jusqu’en 1989, jusqu’au moment où les soldats d’origine tribale de l’armée communiste se mutinèrent contre la direction birmane vieillissante du parti et les poussèrent à l’exil en Chine. Mais l’armée continua à exister sous un autre nom : le United Wa State Army, et bien qu’un accord de cessez-le-feu fut signé avec le gouvernement de Rangoon après la mutinerie, elle a toujours une armée forte de 16000 soldats, mieux équipée que jamais.

Bien que les jeunes générations considèrent la guerre du Pacifique comme étant du passé sans aucune importance avec l’Asie d’aujourd’hui, l’impact de cette guerre ne peut être sous-estimée. Elle a préparé le chemin vers l’indépendance des pays de la région. En Birmanie elle a conduit à la guerre civile la plus longue. La guerre ne s’est donc jamais arrêtée en Birmanie. Les chefs des rebelles Karen, Bo Mya et Thamla Baw, ont commencé leur carrière militaire en tant que guérilla anti-japonaise et ils se battent toujours.

Cela fait maintenant 60 ans que les Japonais se sont rendus mais l’héritage de la guerre est toujours fort présent. Et le Yasukuni Yushukan Museum met l’accent sur une facette de la guerre qui est rarement analysée. Après tout, ce sont toujours les vainqueurs qui écrivent l’Histoire.

Bertil Lintner (16 août 2005)

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