Complément d’information sur la frappe aérienne qui a visé Kunduz dans la nuit du 4 au 5 septembre 2009

SYNTHESE

ÉFAI-
30 octobre 2009

La présente synthèse sur la frappe aérienne qui s’est déroulée aux premières heures du 5 septembre 2009 s’appuie sur les recherches qu’Amnesty International a menées sur le terrain dans la province de Kunduz du 20 au 24 octobre 2009.

Elle se fonde sur des interviews avec des proches des victimes, des témoins, le chef de la police de Kunduz, des membres de la Commission indépendante des droits de l’homme en Afghanistan et des représentants du bureau de l’ONU à Kunduz. Pour des raisons de sécurité, Amnesty International n’a pas pu se rendre sur le site même du raid.

Selon des agents locaux de sécurité et des anciens des villages du secteur, la frappe aérienne a tué 142 personnes, parmi lesquelles un certain nombre de combattants talibans identifiés par les anciens.

Les chefs de villages ont remis à Amnesty International une liste de 83 personnes tuées lors du raid, qui étaient des civils non affiliés aux talibans (cette liste figure en fin de document). L’organisation n’est pas en mesure de vérifier ces informations.

Les talibans sont fortement implantés dans la région, notamment dans les villages à majorité pachtoune qui ont des liens ethniques avec le mouvement taliban majoritairement pachtoune basé dans le sud du pays. La plupart des morts seraient issus de villages à majorité pachtoune situés près de la zone d’intervention, mais la liste des victimes civiles fournie par les anciens inclut quelques noms qui seraient hazaras (la population de la province de Kunduz se compose de Pachtounes, d’Ouzbeks, de Tadjiks et de Hazaras).

Chronologie des événements

Dans l’après-midi du 4 septembre 2009, sur l’autoroute reliant Kunduz à Kaboul, les talibans se sont emparés de deux camions-citernes remplis d’essence appartenant à l’équipe de reconstruction provinciale (ERP) allemande, basée près de Kunduz. Les talibans ont tué un chauffeur et forcé l’autre à conduire l’un des véhicules. D’après un représentant de l’ONU basé à Kunduz : «  Les talibans n’en étaient pas à leur coup d’essai à Kunduz. Ils avaient déjà détourné quelques camions appartenant à l’ERP allemande par le passé. »

Alors que les camions traversaient la rivière Kunduz séparant les districts d’Ali Abad et de Chardara, ils se sont embourbés. Les talibans se sont alors rendus au village le plus proche, Amerkheil, à environ trois kilomètres, ainsi que dans deux autres villages dont ils pensaient que les habitants leur étaient acquis, afin de chercher de l’aide pour désembourber les camions. À Amerkheil, les villageois leur ont fourni deux tracteurs et ils ont tenté de sortir les camions de la rivière, mais en vain. Les talibans ont alors décidé de vider l’essence des citernes avant de reprendre la route avec les camions. Chaque citerne devait transporter environ 50 000 litres, selon des témoins et des villageois.

Les talibans ont demandé aux propriétaires des tracteurs d’informer les habitants d’Amerkheil qu’ils pouvaient venir siphonner l’essence. Bientôt, tout le village et les alentours savaient que les talibans donnaient du carburant gratuit. Entre 22 et 23 heures, plus d’une centaine d’hommes et de garçons entouraient les camions, siphonnant l’essence. Des combattants talibans armés étaient également présents sur les lieux. Selon les investigations de la Commission indépendante des droits de l’homme en Afghanistan, 30 à 40 talibans armés se trouvaient là. Cependant, d’après des témoins directs et des villageois, ils n’étaient qu’une poignée.

Les villageois présents sur les lieux ont déclaré à Amnesty International qu’ils avaient entendu des drones ou des petits avions tourner au-dessus d’eux tandis qu’ils siphonnaient l’essence. Les avions ont survolé la zone pendant plus de quatre heures. Un témoin a déclaré à Amnesty International :

«  Lorsque nous avons entendu les avions, vers 22 ou 23 heures, nous avons pris peur et avons commencé à fuir. Mais lorsque nous avons vu qu’ils se contentaient de patrouiller [sans bombarder], nous sommes retournés prendre l’essence. Les gens étaient de plus en plus nombreux, mais après minuit, ils ont commencé à partir, beaucoup ayant pris assez d’essence et n’ayant plus de bidons pour en emporter davantage. Il était entre 1 heure et 1h30 du matin lorsque les avions ont disparu…

«  Vers 1h45, nous les avons entendus revenir de notre village. J’ai essayé d’appeler mon frère qui se trouvait toujours là-bas. Je savais que quelque chose clochait mais les avions avaient dû bloquer les systèmes de télécommunication et nous ne pouvions pas joindre nos proches pour leur dire de rentrer. Alors j’ai vu une énorme flamme sortir de l’avion et une grosse explosion ; le feu était partout. Je le voyais depuis notre village. Les flammes étaient immenses et nous nous sommes tous précipités là-bas parce que la plupart des familles avaient des enfants et des proches sur les lieux.

« À notre arrivée, on ne voyait que des flammes et de la fumée. Il était environ 3 heures du matin, nous distinguions des corps calcinés et méconnaissables. D’autres étaient grièvement blessés et hurlaient. Les avions sont revenus et tout le monde a fui, de peur d’être attaqué et pris pour cible. Certains ont emmené les dépouilles de leurs proches, mais pas tous. Nous n’avons pas pu emmener les blessés, car les avions survolaient la zone et nous avons dû les abandonner. Une fois les avions partis, nous y sommes retournés, c’était l’aube. Le sol était jonché de cadavres, que nous n’avons pas pu identifier sur le moment. Alors tous ont ramené les corps aux villages et nous en avons enterré certains sans savoir qui ils étaient. Il y avait au moins 20 enfants parmi les victimes. »

Un autre témoin a raconté à Amnesty International : « Après l’attaque, nous avons appelé nos proches, les téléphones sonnaient mais personne ne répondait. Nous nous sommes rendus sur place. Il y avait des cadavres partout. Ils étaient complètement brûlés. Mon frère était blessé et nous l’avons conduit à l’hôpital provincial de Kunduz, puis le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) l’a transféré à Kaboul, à l’hôpital Estighlal où ils traitent les grands brûlés. Brûlé à 90 %, il a succombé à ses blessures, tout comme huit autres personnes. Sur les 12 personnes conduites à l’hôpital, seules deux ont survécu : l’une a eu les deux jambes amputées au-dessus des genoux et l’autre est gravement brûlée et défigurée. »

Selon des témoins qui ont survécu à cette attaque, les avions n’ont rien fait pour avertir les personnes présentes sur les lieux. Dans d’autres circonstances en Afghanistan, les appareils de l’OTAN survolent la zone à basse altitude ou envoient même des tirs d’avertissement, en vue d’alerter la population ou de l’éloigner d’une cible potentielle.

Un rapport d’investigation publié dans le magazine allemand Spiegel Online cite ce qui serait le rapport officiel remis au ministre allemand de la Défense : « À 1h51 du matin, j’ai décidé de donner l’ordre [d’attaquer]. Deux avions de combat américains F-15 ont largué deux bombes, frappant deux camions-citernes qu’un groupe de combattants talibans avait détournés plus de cinq heures auparavant. » D’après le rapport du Spiegel  : « L’équipage des F-15 avait demandé au colonel allemand et à son contrôleur aérien à Kunduz s’ils devaient commencer par survoler les camions-citernes à basse altitude. Une telle " démonstration de force ", nom donné à cette tactique en jargon militaire, aurait permis aux civils de s’enfuir. »

D’après le Spiegel , l’équipe de reconstruction provinciale (ERP) allemande a confirmé que la situation constituait une « menace imminente » en réponse à la demande des pilotes. Aucun des témoins interrogés par Amnesty International n’a pourtant parlé d’une opération imminente sur les lieux. D’après un représentant de l’ONU interviewé, la visibilité était bonne cette nuit-là et permettait une surveillance aérienne satisfaisante.

L’ERP à Kunduz n’a fourni aucune information à Amnesty International, invoquant des impératifs de confidentialité du fait de l’enquête en cours. Elle a réaffirmé la légitimité de l’attaque sous commandement allemand, les talibans ayant l’intention de se servir des camions-citernes et d’explosifs contre l’ERP – ce qui avait motivé la décision de bombarder ces cibles. Toutefois, elle n’a pas expliqué pourquoi la frappe aérienne n’avait pas été empêchée lors même que de nombreux civils se trouvaient près des camions.

Le chef de la police de Kunduz a déclaré à Amnesty International : « La police de Kunduz a retrouvé des débris d’armements légers comme des AK-47 sur les lieux, ce qui prouve que des combattants talibans s’y trouvaient également. Le gouvernement estime qu’il y avait entre 50 et 70 talibans et 30 à 40 civils. »

Au terme de l’enquête, le gouvernement afghan a fait savoir que sur le nombre total de victimes du raid aérien, seules 30 étaient des civils. Il a indemnisé au moins 30 familles de victimes.

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