COTE D’IVOIRE : Les tueries de Daloa rappellent le spectre de Youpougon

AI Index : AFR 31/006/2002 (Document Public)

Depuis la reprise de la ville de Daloa (à l’ouest du pays) par les forces
gouvernementales, le 16 octobre 2002, plusieurs dizaines de civils ont été
tués de manière extrajudiciaire par des personnes vêtues de treillis
militaires. Ces personnes étaient des Ivoiriens portant des patronymes
musulmans ou des ressortissants de pays de la sous-région, notamment des
Maliens et des Burkinabès, soupçonnés de soutenir les forces du Mouvement
patriotique de Côte d’Ivoire (MPCI).

Les autorités ivoiriennes ont reconnu l’existence de ces
tueries et ont ordonné l’ouverture d’une enquête sur ces faits, le 25
octobre 2002 , en précisant à propos de ces « exécutions à Daloa par des
individus vêtus de treillis militaires » que « le gouvernement déplore ces
violations flagrantes des droits humains dans lesquelles les forces
républicaines n’ont aucune responsabilité ». Le gouvernement a également
ajouté que l’enquête portera sur les exactions commises dans les zones
tenues par le MPCI.

Amnesty International prend acte de cette affirmation mais
rappelle que, quels que soient les responsables de ces tueries, le rôle des
autorités ivoiriennes est de protéger les populations civiles, ce qui
visiblement n’a pas été le cas tout au long de ces tueries qui ont duré
plusieurs jours. Par ailleurs, l’organisation s’inquiète d’informations
reçues de la part de témoins oculaires indiquant que les hommes en treillis
responsables de ces tueries sont arrivés à bord de chars et de véhicules
militaires, portant parfois le sigle de la Brigade anti-émeute (BAE).

Un ressortissant malien habitant Daloa a confié à Amnesty
International dans quelles conditions des hommes en uniforme ont fait
irruption chez lui :

« Les militaires ont menacé de défoncer les portes de la
concession et les occupants leur ont ouvert. Ils ont accusé les gens dont
l’imam du quartier de l’Abattoir, SYLLA GAOUSSOU et son adjoint CHEIKNA
AMALA HAÏDARA, tous deux ressortissants maliens, d’héberger des mutins. Ils
ont pris leur argent, ils leur ont demandé de se déshabiller et de se
coucher par terre. Ils ont menacé de les exécuter dans la cour de la
mosquée. Puis ils ont emmené une dizaine de personnes à l’extérieur de la
ville. Les corps ont été retrouvés à cinq kilomètres de la ville, le lundi
21 octobre vers 10 heures du matin. »

Selon les informations recueillies par Amnesty International,
plusieurs dizaines de personnes arrêtées en raison de leur origine ethnique
ou de leurs sympathies supposées pour le mouvement d’opposition armé, le
MPCI, ont été abattues dans les jours qui ont suivi la reprise de Daloa par
les forces gouvernementales. Le samedi 19 octobre, 56 corps ont été
enterrés au cimetière de la ville et le lundi suivant, le 21 octobre, 19
autres corps ont été enterrés. Amnesty International a pu se procurer les
noms de plus de 25 victimes dont 22 Maliens, deux Burkinabès et deux
Guinéens. Parmi les personnes tuées figurent BAKARY TOURÉ, président de la
communauté malienne de Daloa ainsi que son frère AMADOU TOURÉ, CHÉRIF
OUSMANE, un imam adjoint ainsi qu’un homme d’affaires burkinabè, TINTA SAÏD
TAHIROU.

Des Ivoiriens dont une femme, MAÏMOUNA FANNY, commerçante,
MAMADOU COULIBALY, gardien d’une station d’essence en face du cimetière et
SIDIBÉ BAKARY, chauffeur font également partie des victimes. Certains corps
ont été retrouvés le lundi 21 octobre 2002 , non loin de la clôture du camp
militaire situé au quartier Orly II.

A la suite de ces rafles, de nombreuses personnes sont allées
se réfugier devant la mosquée de Daloa. Le chef suprême des musulmans de la
ville s’est alors entretenu avec les responsables militaires et a obtenu
l’arrêt des exécutions sommaires, bien que les arrestations semblent se
poursuivre.

« Le fait que les autorités militaires aient pu faire cesser
ces tueries montre bien qu’elles peuvent exercer un contrôle sur les
éléments armés habillés en treillis qui se sont rendus responsables de ces
massacres. Il appartient aux plus hautes autorités de l’État d’envoyer un
signal fort aux forces de sécurité afin qu’elles protègent les populations
civiles et empêchent tout harcèlement de personnes notamment d’origine
étrangère », affirme aujourd’hui Amnesty International.

Amnesty International s’inquiète également de l’exécution
extrajudiciaire de deux personnes abattues, le 18 octobre, 2002 par des
forces de sécurité après une cérémonie funéraire au cimetière de
Williamsville. Ces personnes, COULIBALY SEYDOU et COULIBALY LANSENY
semblent avoir été tuées uniquement parce qu’elles portaient des noms à
consonance nordique.

« Pratiquement deux ans jour pour jour après que la découverte
du charnier de Youpougon, le 27 octobre 2002, à nouveau des personnes sont
visées et abattues uniquement en raison de leur patronyme. Les plus hautes
autorités de l’État ont le devoir de tout faire pour éviter que des civils
soient victimes de représailles ou de harcèlements », conclut Amnesty
International.

L’organisation lance également un appel aux deux parties en
conflit afin qu’elles cessent toute exaction contre des civils et qu’elles
s’abstiennent de tout appel pouvant conduire à des attaques contre des
populations civiles en raison de leurs origines ethniques ou sympathies
politiques présumées.

CONTEXTE

Après avoir mené une mission d’enquête en Côte d’Ivoire en octobre 2002,
l’organisation a publié, le 18 octobre, dernier un appel aux deux parties
en conflit pour qu’elles cessent de s’en prendre aux civils ou aux
militaires qui ne sont plus en état de se battre.

Amnesty International avait notamment dénoncé dans ce communiqué les
arrestations arbitraires, les exécutions sommaires et la mobilisation de
mineurs par les forces du MPCI au même titre que les violations des droits
humains commises par les forces de sécurité ivoiriennes.

Depuis une décennie, Amnesty International n’a cessé de dénoncer les
violations commises à l’encontre de toute personne arrêtée ou poursuivie
pour ses opinions, qu’il s’agisse de l’actuel chef de l’État, LAURENT
GBAGBO, arrêté en 1992, des journalistes de La Voie, organe du Front
patriotique ivoirien (FPI), des étudiants de la Fédération estudiantine et
scolaire de Côte d’Ivoire (FESCI) y compris GUILLAUME KIGBAFORI SORO, qui
se présente comme le dirigeant politique du MPCI.

L’organisation a également protesté contre les tortures dont ont été
victimes certains membres de la famille de l’ancien président HENRI KONAN
BÉDIÉ sous le gouvernement de transition du général ROBERT GUEÏ et contre
les arrestations, tortures et exécutions extrajudiciaires de militants
supposés ou avérés du Rassemblement des Républicains (RDR). L’organisation
a particulièrement appelé les autorités ivoiriennes depuis deux ans à
identifier et traduire en justice les gendarmes responsables du massacre de
57 personnes, arrêtées le 26 octobre 2002, conduites au camp de gendarmerie
d’Abobo et dont les cadavres ont été retrouvés le lendemain dans un terrain
vague à Youpougon, un quartier d’Abidjan.

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