Des pertes civiles dues à la coalition menée par les USA

Les forces de la coalition menée par les États-Unis qui effectuent des frappes aériennes en Syrie doivent diligenter des enquêtes exhaustives sur les informations signalant que leurs opérations ont fait des victimes civiles, et rendre publiques leurs conclusions, a déclaré Amnesty International. Les onze attaques de la coalition qui ont été examinées par l’organisation ont apparemment causé la mort de quelque 300 civils durant ces deux années de frappes visant le groupe armé se désignant sous le nom d’État islamique (EI).

Les autorités des États-Unis n’ont jusqu’à présent pas répondu au mémoire adressé par Amnesty International au ministère américain de la Défense le 28 septembre 2016, soulevant des questions quant à la conduite des forces de la coalition en Syrie. Ce mémoire réunit et analyse des informations provenant de plusieurs sources, y compris de témoins de ces attaques, qui laissent penser que le commandement militaire américain (CENTCOM), qui dirige les forces de la coalition en Syrie, n’a peut-être pas pris les précautions nécessaires pour épargner les civils, et a peut-être mené des attaques illégales qui ont tué et blessé des civils.

« Nous craignons que la coalition menée par les États-Unis n’ait fortement sous-estimé les préjudices qu’ont causés aux civils ses opérations en Syrie, a déclaré Lynn Maalouf, directrice adjointe pour la recherche au bureau régional d’Amnesty International à Beyrouth.

« L’étude des éléments disponibles incite à penser que dans chacun de ces cas, les forces de la coalition n’ont pas pris les précautions nécessaires pour minimiser les préjudices causés aux civils et aux biens civils. Certaines de ces attaques pourraient constituer des attaques disproportionnées ou menées sans discrimination.

« Il est grand temps que les autorités américaines dévoilent toute l’étendue des préjudices causés aux civils par les attaques menées par la coalition en Syrie. Des enquêtes indépendantes et impartiales doivent être menées sur toutes les violations présumées du droit international humanitaire, et leurs conclusions doivent être rendues publiques. »

La section belge d’Amnesty International a contacté le cabinet du ministre de la Défense, Steven Vandeput, quant à l’implication d’avions F16 dans deux des attaques décrites dans le communiqué. Face au refus du cabinet de M. Vandeput de fournir des informations précises sur ces frappes, Amnesty International s’inquiète du manque de transparence de la Belgique à cet égard.

« Amnesty International ne dispose pas de preuves concernant l’implication ou non de la Belgique dans les attaques sur lesquelles nous avons enquêté. Cependant, il est regrettable que la Belgique, contrairement à d’autres membres de la coalition, ne souhaite divulguer aucune information concernant les attaques en Syrie et sur les éventuels impacts sur les civils. Le contrôle de possibles violations des droits humains par la société civile et le public est dès lors impossible », a déclaré Amnesty International.

Amnesty International a examiné les informations accessibles au public provenant d’organisations locales de défense des droits humains et de groupes de surveillance de ces droits, ainsi que les informations publiées par les médias, et à chaque fois que c’était possible elle interrogé des témoins, analysé des images satellites, des photographies et des vidéos, afin de réunir le plus d’éléments possible sur les circonstances dans lesquelles se sont produites 11 attaques de la coalition menée par les États-Unis qui, selon les éléments disponibles, auraient causé la mort de quelque 300 civils. Le CENTCOM n’a jusqu’à présent reconnu qu’une seule mort causée par ces attaques.

Les recherches menées par d’éminentes organisations de défense des droits humains et d’observation de la situation de ces droits, notamment par le Réseau syrien pour les droits humains, Airwars, l’Observatoire syrien des droits de l’homme et le Centre de documentation sur les violations, montrent que le nombre total de civils tués par les forces de la coalition en Syrie depuis le début des opérations pourrait atteindre les 600 voire dépasser le millier.

Les victimes civiles

Parmi les attaques les plus récentes étudiées dans le mémoire, citons trois attaques menées par la coalition conduite par les États-Unis en juin et juillet 2016, dans la région de Manbij, située dans le gouvernorat d’Alep, dans le nord de la Syrie. Ces trois attaques auraient au total fait plus de 100 morts parmi la population civile dans les villages d’al Tukhar, d’al Hadhadh et d’al Ghandoura.

L’attaque contre al Tukhar le 19 juillet, aurait fait le plus grand nombre de victimes civiles enregistré pour une seule attaque menée par la coalition conduite par les États-Unis. Au moins 73 civils ont été tués, dont 27 enfants, et une trentaine ont été blessés.

Le CENTCOM mène une enquête sur cette attaque. Dans son mémoire adressé aux autorités des États-Unis, Amnesty International pose de graves questions, demandant qui étaient les cibles désignées, quelles sont les mesures qui ont été prises pour vérifier, avant le lancement de ces frappes aériennes, les renseignements obtenus ou vérifier si des civils étaient présents dans le voisinage.

Des frappes aériennes menées une semaine plus tard seulement, le 28 juillet, ont tué au moins 28 civils, dont sept enfants, dans le village d’al Ghandoura, à 25 kilomètres au nord-ouest de Manbij.

Ces frappes ont touché un marché que l’on peut voir dans une vidéo, qu’Amnesty International a pu géolocaliser et qui se trouve dans la rue principale d’al Ghandoura. Ce clip vidéo ainsi que des photographies montrent les corps d’un grand nombre des enfants tués.

Une attaque de la coalition menée par les États-Unis qui a touché deux maisons abritant des civils, dans le village d’Ayn al Khan, non loin d’al Hawl (gouvernorat d’al Hasakah, dans le nord de la Syrie), très tôt le 7 décembre 2015, a causé la mort de 40 civils, dont 19 enfants, et a fait au moins 30 blessés parmi les civils, selon des organisations locales de défense des droits humains. Selon des informations relayées par la presse, un nombre indéterminé de combattants d’EI ont également été tués dans cette attaque.

Amnesty International a pu parler avec un homme ayant survécu à cette attaque qui dit avoir été réveillé par une énorme explosion et s’être précipité pour rechercher des survivants dans les décombres.

« La maison a tremblé et a commencé à s’effondrer. Les vitres ont volé en éclats [...] Je suis sorti en courant et j’ai vu que la maison de mes voisins était totalement détruite. J’entendais des gens recouverts par les décombres qui appelaient », a-t-il raconté.

Alors qu’il aidait d’autres gens à extraire les victimes des décombres, un hélicoptère de combat a lancé une deuxième attaque.

« À ce moment-là, j’avais dans mes bras un bébé de deux mois que je venais de secourir. À cause de l’attaque, je suis tombé et je l’ai lâché […] Je suis tombé dans le trou creusé par la frappe aérienne. C’est ce qui m’a sauvé […] Ma mère, ma tante, ma femme et mes enfants – ma fille qui avait quatre ans et mon fils qui avait deux ans et demi – ont tous été tués. La femme et son bébé que j’avais secouru ont aussi été tués. Ils ont tous été tués, sauf moi », a-t-il ajouté.

Il a également expliqué qu’un commandant des forces de l’Unité de protection du peuple kurde (YPG), à qui des villageois ont parlé après l’attaque, a dit que l’YPG avait averti les forces de la coalition de la présence de civils dans le secteur.

Cette attaque visait, semble-t-il, un groupe de combattants d’EI qui s’étaient installés dans une maison en bordure du village cinq jours plus tôt, et qui avaient ensuite été rejoints par d’autres combattants.

En dépit des éléments montrant que de nombreuses victimes civiles sont à déplorer, le CENTCOM n’a pas reconnu sa responsabilité, admettant toutefois avoir mené des frappes aériennes dans le secteur à peu près à la même heure. On ignore si l’enquête ouverte rapidement par le CENTCOM a abouti des conclusions.

Lors d’une autre attaque, menée le 11 août 2015, un immeuble à Atmeh, dans le gouvernorat d’Alep, qui était utilisé par un groupe armé pour fabriquer des mortiers, a été touché par une frappe aérienne qui a aussi détruit deux bâtiments civils adjacents, et huit civils ont été tués. Six enfants âgés de quatre à 17 ans ont perdu la vie. Les informations divergent quant au fait de savoir si 10 combattants ont ou non aussi été tués dans cette attaque. Le CENTCOM a admis avoir mené cette frappe, mais nié toute victime civile.

Les images satellites obtenues et examinées par Amnesty International montrent que les deux maisons civiles ont été totalement détruites, en plus du bâtiment utilisé par le groupe armé.

Talha al Amouri, un témoin, a dit à Amnesty International que sa belle-sœur, mère de cinq des enfants tués, était enceinte de huit mois au moment de l’attaque et qu’elle a fait une fausse couche par la suite. Il a expliqué qu’il était allé avec son frère dans une boutique tout près de la maison, et qu’à son retour il a trouvé les enfants enterrés sous les décombres.

« Comment pouvaient-ils savoir qu’il y avait une fabrique d’armes et ignorer qu’il y avait à côté des maisons avec des civils à l’intérieur ? », a-t-il demandé.

Même si elle visait un objectif militaire légitime, cette attaque a également détruit des maisons voisines et causé la mort de huit civils ; il pourrait donc s’agir d’une attaque disproportionnée.

« En raison de la présence de maisons occupées par des civils adjacentes à la cible, il aurait dû être évident que cette attaque mettait gravement en danger des civils, y compris en raison des explosions secondaires. Les autorités américaines auraient dû prendre des mesures pour minimiser ces risques, y compris en lançant un avertissement, dans la mesure du possible, ou en retardant l’attaque jusqu’à ce que les civils puissent être protégés de façon adéquate, ou encore en l’annulant si elle pouvait constituer une attaque disproportionnée », a déclaré Lynn Maalouf.

Alors que l’opération militaire visant à reprendre Mossoul à EI, dans le nord de l’Irak, entre dans sa deuxième semaine, les craintes pour la sécurité des civils dans la région sont extrêmement vives. Les forces de la coalition menée par les États-Unis fournissent un appui aérien et au sol pour cette opération.

« Comme les frappes aériennes de la coalition menée par les États-Unis vont probablement se multiplier dans la cadre de l’offensive pour la reprise de Mossoul, il est d’autant plus important que le CENTCOM soit totalement transparent en ce qui concerne l’impact de ses opérations militaires sur les civils. Il est absolument indispensable qu’il respecte scrupuleusement le droit international humanitaire, y compris en prenant toutes les précautions nécessaires pour épargner les civils et minimiser les préjudices causés aux immeubles et infrastructures civils », a déclaré Lynn Maalouf.

Plus de 200 civils syriens ont apparemment été tués lors d’attaques menées par la coalition en Syrie dans le cadre de la campagne visant à chasser EI de la ville de Manbij, qui est beaucoup plus petite que Mossoul.

Les recherches menées précédemment par Amnesty International sur le Pakistan et l’Afghanistan ont également permis de montrer que l’armée des États-Unis n’a pas mené d’enquêtes efficaces sur des violations présumées du droit international humanitaire et n’a pas reconnu sa responsabilité concernant des victimes civiles.

Le fait de ne pas mener d’enquêtes transparentes et dignes de ce nom sur les informations faisant état de victimes civiles et de violations du droit international humanitaire enfreint les normes internationales et contraste vivement avec les engagements exprimés par le président Barack Obama dans une ordonnance présidentielle de juillet 2016 concernant les victimes civiles d’opérations militaires américaines. L’absence de reconnaissance des faits, d’excuses et de réparations contraste également avec les engagements exprimés dans cette ordonnance présidentielle, aux termes de laquelle les États-Unis s’engagent à renforcer les enquêtes menées à la suite de frappes, à présenter des condoléances et à offrir des réparations.

Complément d’information

Amnesty International a mené des recherches et publié des informations sur des violations du droit international humanitaire et des violations des droits humains, y compris des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité, perpétrés par plusieurs parties au conflit en Syrie, à savoir : le gouvernement syrien et ses alliés (notamment la Russie), qui sont responsables de la grande majorité de ces violations ; le groupe se désignant sous le nom d’État islamique ; les forces majoritairement kurdes de l’administration autonome ; et plusieurs groupes d’opposition armés.

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