Égypte, la campagne des relations publiques ne saurait dissimuler la crise des droits humains

Egypte - Les conditions et les mauvais traitements dans la prison de Badr à l'approche de la COP27

Les autorités égyptiennes détiennent les détracteurs de l’État et les opposants politiques dans des conditions cruelles et inhumaines à la prison de Badr 3 alors que l’Égypte se prépare à accueillir la COP27, la Conférence annuelle de l’ONU sur les changements climatiques, à Charm El Cheikh, au mois de novembre

Dans la prison de Badr 3, située à 70 kilomètres au nord-est du Caire, les prisonniers·ères sont détenus dans des conditions terribles et punitives comparables à celles systématiquement recensées dans le tristement célèbre centre pénitentiaire de Tora – voire pire. Ils grelottent dans des cellules froides où des néons sont allumés 24 heures sur 24, des caméras de vidéosurveillance sont constamment braquées sur eux et ils sont privés d’accès à des produits de première nécessité tels qu’une alimentation suffisante, des vêtements et des livres. Ils sont privés de tout contact avec leur famille ou leurs avocats et les audiences relatives au renouvellement de la détention se déroulent en ligne. Au moins un décès en détention a été recensé depuis l’ouverture de la prison à la mi-2022.

« Le complexe pénitentiaire de Badr a été inauguré en grande pompe par les autorités, comme si ce nouvel établissement symbolisait l’amélioration du bilan de l’Égypte en matière de droits humains. Hélas, les prisonniers sont confrontés aux mêmes violations des droits humains caractérisant les anciennes institutions, ce qui met en évidence l’absence de volonté politique des autorités égyptiennes de mettre fin à la crise des droits humains dans le pays, a déclaré Agnès Callamard, secrétaire générale d’Amnesty International.

« À l’approche de la COP27, les relations publiques de l’Égypte fonctionnent à plein régime pour dissimuler la terrible réalité dans les prisons, où les prisonniers·ères politiques croupissent dans des conditions qui violent l’interdiction absolue de la torture et des mauvais traitements. Aucune campagne de relations publiques ne peut masquer le bilan catastrophique du pays en matière de droits humains, qui exige une véritable réforme de la part du gouvernement. »

Amnesty International a recueilli des témoignages de proches et d’avocats de prisonniers·ères détenus pour des motifs politiques, qui ont tous été transférés à Badr 3 depuis les prisons de haute sécurité n° 1 et n° 2 de Tora à la mi-2022. Plusieurs sont enfermés en violation du droit égyptien, leur détention provisoire ayant dépassé les limites fixées par la loi, tandis que beaucoup d’autres sont détenus arbitrairement à l’issue de procès manifestement iniques.

« Ici, les prisonniers n’ont pas de droits »

Les préoccupations concernant les conditions carcérales et l’accès aux soins ont été avivées à la suite du décès en détention d’El Sayed al Sayfi le 5 octobre. Âgé de 61 ans et atteint d’un cancer avant son arrestation, il est décédé quelques jours après son transfert à Badr 3, un procureur ayant ordonné son placement en détention provisoire. À ce jour, aucune enquête indépendante et impartiale n’a été menée sur les causes et les circonstances de sa mort, notamment sur les informations faisant état du manque d’accès à des soins adaptés à Badr 3.

Une interdiction générale des visites familiales a été imposée à tous les détenu·e·s de Badr 3, alors que beaucoup étaient déjà privés de ces visites depuis plus de cinq ans pendant leur incarcération au centre pénitentiaire de Tora. Le personnel pénitentiaire leur interdit également d’envoyer des lettres à leur famille ou à leurs proches, ou même d’en recevoir, les soumettant de fait à une détention au secret.

Anas Beltagy, 29 ans, est maintenu en détention arbitraire depuis décembre 2013, alors qu’il a été acquitté de toutes les infractions dans trois procès distincts et qu’il fait l’objet d’une ordonnance judiciaire en faveur de sa libération dans l’attente d’investigations dans le cadre d’une quatrième affaire. Pourtant, les autorités ne l’ont jamais libéré. Au contraire, il est désormais détenu dans l’attente d’investigations concernant des accusations identiques en lien avec une cinquième affaire. Sa famille est privée de tout contact avec lui depuis 2018 et toutes les audiences concernant le renouvellement de sa détention se déroulent en ligne depuis qu’il a été transféré à Badr 3, ce qui l’empêche encore davantage de voir sa famille et son avocat. Amnesty International demande sa libération immédiate, car il est détenu uniquement en raison de ses liens familiaux. En effet, son père, Mohamed al Beltagy, est une figure des Frères musulmans et a été condamné à mort lors d’un procès inique.

Un autre prisonnier de Badr 3 a déclaré se trouver sous une surveillance constante, y compris lorsqu’il se rend aux toilettes, où les gardiens se moquent de lui parce qu’il met trop de temps. D’autres ont indiqué que les néons allumés au plafond en permanence altèrent leur sommeil et leur santé mentale, en violation directe de l’Ensemble de règles minima pour le traitement des détenus et de l’interdiction absolue de la torture et des mauvais traitements.

Les prisonniers dépendent bien souvent de leur famille pour répondre à leurs besoins essentiels. Or, les représentants de l’administration pénitentiaire de Badr 3 les empêchent de livrer de la nourriture, des vêtements et des articles d’hygiène personnelle. Une parente d’un détenu a ainsi raconté qu’elle avait essayé d’amener des vêtements, des livres et de la nourriture dans l’établissement, mais que les gardiens lui avaient répondu que ces articles n’étaient pas autorisés. Lorsqu’elle a objecté aux représentants de l’administration pénitentiaire que les prisonniers avaient le droit de les recevoir, la réponse fut : « Ici, les prisonniers n’ont pas de droits. »

Du fait de l’absence de visites et de communication, les familles ne peuvent pas être sûres que les médicaments livrés parviennent à leurs proches. Amnesty International a appris que des agents pénitentiaires ont gardé les médicaments d’au moins un prisonnier alors qu’ils les avaient acceptés de sa famille.

Par ailleurs, les autorités ont mis en place un nouveau système en ligne pour les audiences de renouvellement de détention, les détenus n’étant pas physiquement présents dans la même salle que les juges, les avocats et les procureurs. Ces audiences violent les droits à un procès équitable, notamment le droit à une défense adéquate et le droit de contester la légalité de leur détention. Elles se déroulent dans des conditions coercitives, en présence de gardiens, et les détenus ne peuvent pas s’entretenir avec leurs avocats, puisque les visites sont interdites dans la prison. En outre, elles exposent les détenus au risque de représailles de la part des gardiens s’ils se plaignent de torture ou de mauvais traitements, et empêchent les juges de repérer des contusions ou autres blessures visibles.

« Les autorités égyptiennes doivent libérer immédiatement toutes les personnes détenues de manière arbitraire. Toute personne détenue en Égypte doit être protégée contre la torture et les mauvais traitements, incarcérée dans des conditions respectant le droit international et les normes internationales, et doit pouvoir communiquer sans attendre avec sa famille et son avocat, de manière confidentielle. Les autorités doivent garantir pleinement les droits à un procès équitable et mettre fin aux audiences en ligne de renouvellement de la détention provisoire », a déclaré Agnès Callamard.

Complément d’information

Les complexes pénitentiaires de Badr et Wadi el Natroun ont été ouverts peu après le lancement par les autorités égyptiennes de leur Stratégie nationale en matière de droits humains, en septembre 2021, qui fait écho à leurs prétendus efforts pour moderniser les prisons et garantir la dignité des détenu·e·s. Mi-2022, les transferts ont commencé depuis le tristement célèbre centre pénitentiaire de Tora vers ces nouveaux centres.

La COP27, la Conférence de 2022 de l’ONU sur les changements climatiques, se tiendra du 6 au 18 novembre à Charm El Cheikh.

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