Égypte, il faut enquêter sur la mort suspecte, à la suite de sa disparition forcée, d’Ayman Hudhud

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Les autorités égyptiennes doivent veiller à ce que l’enquête sur la mort suspecte en détention d’Ayman Hudhud, 48 ans, économiste et membre du Parti de la réforme et du développement, survenue dans un hôpital psychiatrique à la suite de sa disparition forcée le 5 février, soit menée de façon indépendante, impartiale et efficace, a déclaré Amnesty International jeudi 14 avril 2022.

Une nouvelle enquête d’Amnesty International, fondée sur l’examen de dossiers officiels, sur des entretiens avec des témoins et des sources, ainsi que sur l’analyse d’experts médicolégaux indépendants qui ont examiné des photos ayant fuité du cadavre d’Ayman Hudhud, tend à montrer qu’Ayman Hudhud a été torturé ou soumis à d’autres mauvais traitements avant de mourir.

Les autorités n’ont informé la famille d’Ayman Hudhud de sa mort et ordonné une autopsie que les 9 et 11 avril respectivement, alors que, selon le certificat de décès, la mort remontait au 5 mars. Le ministère public [1] et le ministère de l’Intérieur [2] ont rejeté toute responsabilité, tout en donnant des versions contradictoires et peu plausibles des causes et des circonstances de sa mort.

« La famille d’Ayman Hudhud mérite des réponses. Pourquoi les autorités l’ont-elles arrêté, puis ont-elles nié sa détention, avant d’affirmer le détenir alors qu’il était en réalité mort plus d’un mois auparavant dans des circonstances suspectes ? Ces questions sont motivées par des actes de torture présumés et une disparition forcée, dont les autorités doivent répondre », a déclaré Lynn Maalouf, directrice adjointe pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord à Amnesty International.

« Le ministère public et le ministère de l’Intérieur ont rejeté toute responsabilité, tout en donnant des versions contradictoires et peu plausibles des causes et des circonstances de sa mort »

« Toute mort en détention donne lieu à une présomption de privation arbitraire de la vie mettant en jeu la responsabilité de l’État. Les craintes à cet égard sont d’autant plus grandes que les autorités ont soumis Ayman Hudhud à une disparition forcée, voire à des actes de torture et à d’autres mauvais traitements, et ont caché sa mort à sa famille pendant un mois. Il est honteux que les autorités, au lieu de mener une enquête efficace sur les causes et les circonstances de la mort d’Ayman Hudhud, continuent à remettre en question sa santé mentale.

Amnesty International a interrogé huit personnes ayant une connaissance directe de la situation, dont des membres de l’entourage amical et familial d’Ayman Hudhud, ainsi que des sources à l’hôpital psychiatrique d’Abassiya, où sa mort est survenue. L’Organisation a également examiné son certificat de décès et son permis d’inhumer, analysé des déclarations des autorités et fait examiner des photos de son cadavre par des experts médicolégaux indépendants.

Après la mort d’Ayman Hudhud, la direction de l’hôpital d’Abassiya a mis en garde les membres de son personnel, les dissuadant de parler de l’affaire, sans quoi elle les signalerait à l’Agence égyptienne de sécurité nationale.

Disparition forcée

La famille d’Ayman Hudhud a perdu le contact avec lui dans la soirée du 5 février. Trois jours plus tard, des membres de l’Agence de sécurité nationale ont convoqué un de ses frères pour l’interroger sur le travail, les opinions politiques et les activités d’Ayman Hudhud, et ont confirmé qu’ils le détenaient au poste de police d’Amiriya, au Caire, mais n’ont autorisé aucun membre de sa famille à venir le voir.

Ses proches ont tenté de lui rendre visite au poste de police quelques jours plus tard, mais les policiers ont affirmé qu’il ne s’y trouvait pas et leur ont dit de ne pas revenir.

Amnesty International a appris par une source à l’hôpital d’Abassiya qu’Ayman Hudhud avait été transféré dans cet établissement le 14 février. Informés le 18 février de manière non officielle de ce transfert, ses proches ont tenté à maintes reprises de lui rendre visite, mais le personnel de l’hôpital a tantôt nié sa présence, tantôt exigé de voir une lettre d’autorisation du parquet.

Le 23 février, une personne assurant la médiation entre la famille et les forces de sécurité a rencontré le directeur de l’hôpital d’Abassiya, qui a indiqué qu’Ayman Hudhud était en observation au service de médecine légale depuis 45 jours. D’après ses amis et sa famille, le directeur de l’hôpital a rejeté leurs demandes de visite, disant que le service était sous le contrôle de l’Agence de sécurité nationale.

Le service de médecine légale est officiellement supervisé par le Conseil national de la santé mentale. Toutefois, selon deux sources à l’hôpital psychiatrique d’Abassiya, ce service est essentiellement un centre de détention sous le contrôle du ministère de l’Intérieur, et les personnes qui y sont internées, non autorisées à se déplacer librement, y courent un risque élevé d’être soumises à des actes de torture et à d’autres mauvais traitements par des membres des forces de sécurité.

Le 4 avril, un ami d’Ayman Hudhud a reçu un appel d’un membre du personnel de l’hôpital d’Abassiya, qui a indiqué qu’Ayman Hudhud était mort un mois plus tôt. Cinq jours après, un policier a informé le frère d’Ayman Hudhud de sa mort et lui a demandé de venir chercher le corps.

Lorsque les proches ont demandé à voir un permis d’inhumer, le parquet les a informés qu’un cimetière caritatif, destiné à l’inhumation des personnes non identifiées ou dont la dépouille n’est pas réclamée par leurs proches, en avait déjà délivré un.

Cause de la mort : inconnue

Le ministère public a annoncé officiellement l’ouverture d’une enquête le 12 avril, affirmant que la mort d’Ayman Hudhud n’était « pas suspecte » et qu’il était possible qu’il ait contracté le COVID-19.

Ce n’est qu’après le tollé suscité au sein de l’opinion publique par la nouvelle de sa mort que le parquet a finalement ordonné une autopsie, le 11 avril. À l’issue de cet examen, le ministère public a affirmé, le 12 avril, qu’aucune blessure n’avait été constatée sur le corps d’Ayman Hudhud, et que le décès était imputable à « une forte baisse de la pression artérielle et un arrêt cardiaque ». La famille d’Ayman Hudhud n’a pas reçu le rapport d’autopsie.

« Les clichés révélaient la présence de marques sur ses avant-bras et sur le côté gauche de son visage, qui tendaient à indiquer qu’il avait subi des traumatismes répétés avant de mourir »

Derrick Pounder, un médecin légiste indépendant qui a examiné des photos du corps d’Ayman Hudhud après l’autopsie, a dit à Amnesty International que les clichés révélaient la présence de marques sur ses avant-bras et sur le côté gauche de son visage, qui tendaient à indiquer qu’il avait subi des traumatismes répétés avant de mourir. Il a également affirmé que ces marques ne pouvaient s’expliquer par le processus naturel de décomposition du corps et correspondaient à des lésions. La répartition des marques, a-t-il ajouté, « tend à indiquer des actes infligés de manière systématique et répétée [à une personne] en vie, en d’autres termes, des mauvais traitements/actes de torture », très probablement des brûlures, et non des coups. Derrick Pounder a également souligné la différence entre les traces liées à l’autopsie et les traumatismes infligés au corps d’Ayman Hudhud avant sa mort.

L’analyse de Derrick Pounder correspond aux déclarations de deux témoins oculaires, qui ont dit avoir remarqué des lésions sur le visage et le crâne d’Ayman Hudhud à la morgue de l’hôpital le 10 avril - avant que l’autopsie ne soit pratiquée.

Des explications contradictoires

Le ministère de l’Intérieur et le parquet ont nié tout acte répréhensible de la part d’agents de l’État, ont mis en cause la santé mentale d’Ayman Hudhud et l’ont accusé d’être entré par effraction dans un appartement.

Le ministère de l’Intérieur, dans une déclaration du 10 avril, et le parquet, dans une déclaration du 12 avril, ont affirmé qu’un gardien d’immeuble du quartier de Zamalek, au Caire, avait empêché Ayman Hudhud d’entrer par effraction dans un appartement le 6 février. Le ministère de l’Intérieur a évoqué un « comportement irresponsable » de la part d’Ayman Hudhud, le ministère public affirmant quant à lui qu’Ayman Hudhud « [souffrait de] schizophrénie [...], d’un manque de concentration et d’attention, d’un délire de persécution, d’illusions de grandeur et délirait de manière incompréhensible ». Dans sa déclaration, le ministère public a reconnu avoir ordonné le transfert d’Ayman Hudhud vers un hôpital psychiatrique le 7 février, alors que les policiers de cet établissement ont invariablement affirmé à sa famille qu’il ne s’y trouvait pas, jusqu’au 23 février.

Selon les proches d’Ayman Hudhud, ni la déclaration du ministère public, ni celle du ministère de l’Intérieur ne concorde avec la version d’un policier de l’hôpital, qui avait dit qu’Ayman Hudhud avait été arrêté pour « tentative de vol de voiture ».

Les amis et les proches d’Ayman Hudhud reconnaissent qu’il était stressé et avait des préoccupations d’ordre financier avant son arrestation ; cependant, ils craignent que les autorités n’utilisent l’argument de sa santé mentale pour couvrir sa mort en détention. Selon l’avocat des proches, les procureurs ont posé de nombreuses questions sur celle-ci à son frère lorsqu’ils l’ont interrogé le 12 avril.

Ayman Hudhud publiait régulièrement des contenus critiquant la politique économique des autorités sur ses comptes de réseaux sociaux [3].

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