Égypte, Des salariés du secteur de l’habillement contraints de choisir entre leur santé et leurs moyens d’existence

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Dans les villes égyptiennes de Port-Saïd et d’Ismaïlia, des milliers de salarié·e·s du secteur de l’habillement risquent de perdre leur emploi, de voir leurs revenus considérablement réduits ou d’être forcés à travailler sans équipement de protection en dépit des craintes liées à la propagation du COVID-19, sachant que des centaines de personnes ont déjà été licenciées en mars.

Depuis deux semaines, le patronat égyptien fait pression publiquement sur l’État pour qu’il autorise les entreprises privées à rester ouvertes, mais il semble majoritairement ne pas avoir pris en compte les préoccupations légitimes des salarié·e·s quant à leur sécurité et à leurs moyens d’existence.

L’organisation appelle les autorités égyptiennes à s’assurer que le secteur privé respecte les normes relatives au travail et aux droits humains, y compris celles qui concernent la santé et la sécurité au travail ainsi que les ruptures de contrat.

« Il faut que l’État vérifie que les entreprises privées respectent les normes relatives à la santé et à la sécurité afin d’atténuer l’exposition au COVID-19 sur le lieu de travail »

« Dans les zones franches d’Égypte, les salarié·e·s du secteur de l’habillement sont contraints de choisir entre protéger leurs moyens d’existence et protéger leur vie. Il faut que l’État vérifie que les entreprises privées respectent les normes relatives à la santé et à la sécurité afin d’atténuer l’exposition au COVID-19 sur le lieu de travail, notamment qu’elles fournissent à leur personnel, gratuitement et sans discrimination, des équipements de protection adaptés. Les appels lancés par le monde des affaires qui préconisent de “continuer à faire tourner les rouages de la production” [1] ne doivent pas primer les droits ni la santé des salarié·e·s, a déclaré Philip Luther, directeur de la recherche et du plaidoyer pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord à Amnesty International.

« Les travailleurs et travailleuses des secteurs public, privé et informel qui perdent leur emploi du fait des répercussions économiques du COVID-19 doivent bénéficier de mesures de protection sociale, y compris d’une allocation de chômage, afin que leur droit à un niveau de vie suffisant soit garanti. Il faut que la protection des droits humains et des droits des salarié·e·s soit au cœur de la réaction des autorités face à cette crise. »

Le 21 mars, le gouverneur de Port-Saïd [2] a ordonné la fermeture de cinq usines du gouvernorat après l’apparition de cas de COVID-19 [3] dans la ville et le décès d’un travailleur. Les responsables de ces usines n’ont pas appliqué la décision immédiatement, ce qui a amené des centaines d’employé·e·s faiblement rémunérés à lancer un mouvement social les 22 et 23 mars dans la zone franche de Port-Saïd. Les grèves se sont rapidement étendues à plusieurs usines d’Ismaïlia.

Amnesty International s’est entretenue avec 11 salarié·e·s de sept grandes usines de confection – comptant chacune entre 500 et 7 000 employé·e·s, selon les personnes interrogées – installées dans les zones franches d’Ismaïlia et de Port-Saïd, ainsi qu’avec des défenseur·e·s du droit du travail et des avocat·e·s. Par ailleurs, l’organisation a examiné un certain nombre de documents audiovisuels fournis par des salarié·e·s qui attestent la promiscuité régnant dans deux usines, et des lettres de la direction d’au moins deux usines informant le personnel d’une réduction des salaires ou de la prise obligatoire de congés annuels.

Les sept usines concernées ont fermé temporairement le 23 mars. Trois ont prolongé le congé sans solde ou à rémunération réduite de leur personnel jusqu’au 11 avril, mais quatre ont repris la production le 4 avril.

Amnesty International a interrogé neuf salarié·e·s de cinq usines qui s’inquiétaient du fait que leur employeur ne leur fournissait pas d’équipement de protection adapté ou n’avait pas pris de mesures permettant une distanciation sociale. Selon les employé·e·s de deux autres usines, les mesures prises n’ont pas été appliquées systématiquement. Un travailleur a expliqué à Amnesty International que ses collègues se procuraient du désinfectant, des masques et des gants à leurs frais.

Plusieurs salarié·e·s ont fait part de leur crainte de perdre leur emploi s’ils continuaient à protester contre leurs conditions de travail dangereuses. Les employé·e·s de deux usines au moins ont indiqué à l’organisation qu’ils avaient vu des superviseurs noter le nom des grévistes, ce qui faisait redouter des licenciements.

Les salarié·e·s du secteur privé abandonnés

Les faits révélés à Amnesty International sont représentatifs de la situation plus générale des salarié·e·s du secteur privé, qui se retrouvent sans filet de sécurité alors que les autorités égyptiennes tentent de contenir la propagation du COVID-19. Des avocat·e·s spécialistes des droits humains ont indiqué à l’organisation que, depuis le 19 mars, ils avaient reçu près de 100 plaintes de salarié·e·s du secteur privé en rapport avec des licenciements abusifs, l’obligation de prendre un congé sans solde ou d’accepter une baisse de salaire, et des conditions de travail dangereuses.

Le 16 mars, les pouvoirs publics ont décidé [4] de limiter les effectifs des institutions gouvernementales et publiques dans les gouvernorats où des cas de COVID-19 sont avérés, et accordé des congés payés au personnel de certaines usines d’État [5]. Cependant, ils n’ont pas pris de dispositions similaires pour les salarié·e·s du secteur privé, les laissant ainsi à la merci des mesures discrétionnaires de leurs employeurs. Le 29 mars, le Premier ministre Mostafa Madbouly a confirmé que les camions et les véhicules transportant des personnes entre leur domicile et leur lieu de travail n’étaient soumis à aucune restriction [6] de circulation. Le 1er avril, il a appelé [7] les entreprises de construction privées à travailler partout au maximum de leurs capacités, tout en exhortant la population [8] à ne pas sortir pendant la crise.

Des salarié·e·s ont expliqué à Amnesty International qu’ils se sentaient abandonnés et qu’ils se retrouvaient sans salaire, ou du moins avec des revenus réduits, en raison de la fermeture d’usines de confection et du ralentissement de la production. Selon eux, la direction des sept usines susmentionnées obligeait le personnel à prendre un congé sans solde ou à accepter une baisse de salaire.

Amnesty International a également appris que, dans trois usines, des centaines de salarié·e·s en période d’essai ou en contrat temporaire avaient été licenciés sans préavis, justification ni consultation au sujet de mesures permettant d’atténuer les conséquences de la perte de revenus. Des milliers d’autres risquent de subir le même sort à l’échéance de leur contrat à durée déterminée.

Complément d’information

Les zones franches de Port-Saïd et d’Ismaïlia comptent des centaines d’usines, dont des usines de confection, qui emploient des milliers de femmes et d’hommes.

Amnesty International craint que les restrictions du droit à la liberté d’association et du droit de créer un syndicat indépendant ou d’y adhérer, en droit et dans la pratique [9], ne limitent la capacité de négociation collective des salarié·e·s et n’ancrent la dyssimétrie des pouvoirs entre les employé·e·s faiblement rémunérés et le patronat.

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