Face à l’horreur et à la souffrance, une extrême dignité

Par Susanna Flood, directrice du programme Médias d’Amnesty International

Vendredi 13 décembre — Sa voix s’est étranglée et les larmes ont ruisselé le long de son visage tandis qu’elle énumérait avec calme et fermeté la longue liste de femmes et d’enfants de son village qui ont péri lors de l’assaut des milices anti-balaka, une semaine auparavant.

Assise dans la pénombre d’une salle de l’Hôpital Communautaire, elle a enlevé son foulard d’un geste gracieux et révélé les points de suture qui se détachaient sur son cuir chevelu, à l’endroit où la machette avait frappé. À côté d’elle, une enfant de quatre ans, sa fille, porte les traces d’une blessure similaire, faite elle aussi par une machette.

Dans leur village proche de Bangui, la capitale de la République centrafricaine, rares sont ceux qui ont survécu à ces premières attaques des milices anti-balaka, qui annonçaient le carnage commis par la suite à Bangui.

Nous l’avons rencontrée une semaine après cet assaut et elle nous a raconté ce qui s’était passé dans son village avec un calme et une dignité extraordinaires. Dans la même salle de l’hôpital, de nombreuses femmes se remettaient elles aussi des blessures que des inconnus leur avaient infligées, soit par machette soit par balle, dans le contexte des violences qui ont déferlé sur Bangui et les villages environnants.

Dans une ruelle d’un quartier animé appelé PK5, peuplé majoritairement de musulmans, devant une mosquée, nous avons vu 16 corps que l’on déchargeait d’un camion. On allait les inhumer. Enveloppés de feuilles de plastique blanc, les cadavres avaient attiré une foule immense, et de nombreuses personnes furieuses de la façon dont ces gens étaient morts voulaient nous le raconter.

La plupart des morts étaient des civils, et nous avons entendu des récits effrayants sur la façon dont ils avaient été la cible de représailles impitoyables.

Des gens m’ont dit que certains assaillants avaient décapité leurs victimes, ou coupé leurs oreilles, ou même taillé en deux des personnes par le milieu pour les éviscérer. Nous n’avons pas vu les corps mais nous nous procurons des photos pour confirmer ces informations.

En face de la mosquée, on nous a présenté un groupe d’une cinquantaine de femmes et enfants du quartier Boeing, à Bangui - les pères de ces enfants, les époux de ces femmes sont morts lors de différentes attaques. Comme celui de la femme rencontrée à l’hôpital, leurs visages semblaient calmes ; seule une femme était visiblement en larmes.

Ces jours-ci, ce n’est pas difficile de rencontrer à Bangui des exemples de souffrance. Il n’y a qu’à se rendre à l’aéroport où le camp pour personnes déplacées ne cesse de s’étendre.

Des milliers de personnes y ont afflué, convaincues que l’aéroport serait un refuge sûr parce que les troupes françaises ne sont pas loin. Des hommes, des femmes, des enfants se sont installés là, équipés de bâches de différentes couleurs et textures qui sont étalées partout et ne protègent guère du sol dur et poussiéreux. Quelques tentes ont été montées, mais la plupart de ceux qui se sont réfugiés ici n’ont rien pour s’abriter du soleil ni de la pluie. Certains se protègent des éléments en rejoignant la foule entassée dans un hangar abritant de vieux avions ou en se glissant sous les ailes d’autres avions garés à proximité.

On croirait que ce campement est là depuis des semaines, des mois, alors qu’il a surgi il y a quelques jours, attirant sans doute plus de 15 000 personnes de Bangui et des environs, et sans doute plus de 40 000 la nuit venue. L’esprit d’entreprise est toujours au rendez-vous, et l’on voit partout des étals où l’on vend des conserves alimentaires, du savon, de la farine, des plats préparés, ainsi que des médicaments ou du courant électrique pour recharger les téléphones mobiles. Il y avait même un étal qui proposait des boucles d’oreille, ce qui prouve que le désir de se parer peut persister au milieu de conditions de vie terribles.

Nous nous frayons un chemin dans la foule, et les enfants tendent le bras pour nous serrer la main ou se réjouissent de voir leur visage apparaître sur l’écran de notre petit appareil photo numérique. « Ça va ? » demandent les gens au passage, répondant de leur côté, en souriant, « Ça va bien », sans se plaindre de leur situation.

Une femme qui nous a abordés pour nous parler a résumé en peu de mots le drame des habitants du camp : « Nous avons peur », m’a-t-elle dit. C’est aussi simple que cela.

Cette peur-là, on la rencontre partout à Bangui, quelle que soit l’appartenance. Les attaques ont été si subites, il y a eu tant de morts et de blessés, que tout le monde a peur. Ils ont peur de leurs voisins, le rapport de confiance entre musulmans et chrétiens est détruit, et ils ne croient pas le gouvernement capable de les aider.

En quittant le camp, nous passons devant un panneau qui souhaite la bienvenue aux visiteurs de « Bangui la Coquette ». Cet adjectif ne convient guère à la ville, dans son état actuel. La peur a envahi Bangui, et devra être vaincue pour que revienne la joie de vivre.

Toutes les infos

Infos liées

Les Rohingyas persécutés et privés d’aide humanitaire

Au Myanmar, les forces de sécurité mènent une campagne violente et sans pitié contre les Rohingyas. Il faut agir pour que cela cesse