Les « Facebook Papers » : quelles conséquences sur les droits humains ?

Facbook Papers

Ces derniers jours, le monde virtuel a probablement constitué un refuge bien apprécié par Mark Zuckerberg à la suite de la crise qui s’est abattue sur Facebook dans le monde réel. Le battage autour du changement de nom de la société, passant de Facebook à Meta, ne doit pas faire oublier les préjudices bien réels qu’elle continue d’entraîner.

La semaine dernière, Facebook a fait l’objet d’une avalanche [1] médiatique autour de nouvelles informations tirées des révélations de la lanceuse d’alerte Frances Haugen, les « Facebook Papers ». Ces éléments mettent en lumière les rouages internes [2] de Facebook, et notamment tout ce que l’entreprise sait des torts [3] causés par ses produits et ses décisions privilégiant les bénéfices par rapport aux droits humains des utilisateurs [4]. De nombreux articles ont pointé du doigt le manque d’action de Facebook en matière de prévention et d’atténuation de ces atteintes.

La couverture médiatique concerne une pléthore de thématiques, mais elles sont toutes liées au même problème sous-jacent : celui du modèle économique de Facebook qui est fondé sur la surveillance et repose sur des atteintes aux droits humains.

Ce modèle, et en particulier le fait qu’il prenne appui sur la publicité ciblée, requiert de plus en plus d’utilisateurs et de plus en plus d’engagement (que le contenu soit violent, extrême ou non) afin de recueillir de plus en plus de données et de cibler le comportement des utilisateurs avec des publicités. Ces exigences sont au cœur des décisions récurrentes de l’entreprise de privilégier sa croissance au détriment des droits humains et de la sécurité de ses utilisateurs.

Des millions d’utilisateurs des pays du Sud se retrouvent sans protection, exposés à des contenus dangereux, extrêmes et haineux, souvent vecteurs de haine et de violence dans le monde réel

D’après une enquête [5] publiée dans le Washington Post, le PDG Mark Zuckerberg est intervenu personnellement dans des décisions ayant eu des conséquences réelles désastreuses, par exemple quand Facebook a cédé aux demandes du gouvernement vietnamien de censurer les dissidents anti-gouvernementaux. Seulement quelques mois avant d’intervenir au Viêt-Nam, le fondateur avait prononcé un discours [6] à l’université de Georgetown, dans lequel il avait déclaré estimer que Facebook « devait continuer à se battre pour la libre expression ».

En 2018, Amnesty International a estimé [7] le chiffre d’affaires de Facebook au Viêt-Nam à plus d’un milliard de dollars. Protéger le droit à la liberté d’expression des utilisateurs vietnamiens aurait alors coûté très cher à l’entreprise. Selon les informations d’un rapport de transparence [8] de Facebook, après avoir accepté de censurer les publications antigouvernementales, la société a bloqué plus de 2 200 publications d’utilisateurs vietnamiens entre juillet et décembre 2020, contre 834 les six mois précédents.

Facebook a connaissance depuis longtemps des problèmes liés à ses plateformes, et notamment de la prolifération des discours haineux et de la désinformation qui a eu des répercussions réelles désastreuses aux États-Unis [9], en Inde [10], au Myanmar [11] et au Sri Lanka [12]. Les « Facebook Papers » semblent démontrer que l’inaction de l’entreprise face aux atteintes constatées sur ses plateformes ne relève pas de la méconnaissance, mais parfois d’un choix délibéré de poursuivre ses activités de manière à profiter du modèle économique fondé sur la surveillance.

« Facebook ne donne jamais la priorité aux répercussions sur les droits humains que provoquent ses activités dans les pays du Sud »

Ces atteintes sont constatées à l’échelle mondiale et elles sont particulièrement répandues dans les pays du Sud. D’après The Verge, Facebook tient un liste à plusieurs niveaux [13], dans laquelle certains pays présentent plus d’importance que d’autres. Le Brésil, l’Inde et les États-Unis sont au « niveau zéro », qui constitue le niveau de priorité le plus élevé . L’Allemagne, l’Indonésie, l’Iran, Israël et l’Italie sont au « niveau un ». Vingt-deux pays appartiennent au « niveau deux » et le reste du monde, placé au « niveau trois », se voit allouer un minimum de ressources.

Cela prouve que l’entreprise agit seulement lorsque la pression politique est au maximum et qu’elle y trouve un avantage. Dès lors, des millions d’utilisateurs des pays du Sud se retrouvent sans protection [14], exposés à des contenus dangereux, extrêmes et haineux, souvent vecteurs de haine et de violence dans le monde réel. Ainsi, en Éthiopie, Facebook n’a pas pris les mesures nécessaires en vue de maîtriser la vague de publications incitant à la violence contre les minorités ethniques. Qui plus est, l’entreprise a connaissance de tous les effets néfastes de ses services sur la vie des populations mais refuse de régler ces problèmes car l’augmentation de ses bénéfices reste sa priorité.

En répartissant les ressources de la sorte, Facebook ne donne jamais la priorité aux répercussions sur les droits humains que provoquent ses activités dans les pays du Sud. Contrairement aux affirmations [15] de la responsable des questions de droits humains de Facebook, il est difficile de comprendre comment une telle approche pourrait être conforme aux Principes directeurs des Nations unies relatifs aux entreprises et aux droits de l’homme, qui imposent aux entreprises de veiller à respecter les droits humains tout au long de leurs activités et de remédier aux atteintes partout où elles se produisent.

« Il appartient aux gouvernements de contraindre Facebook à réviser son modèle économique et à respecter les droits humains »

Les « Facebook Papers » nous montrent [16] qu’au sein de Facebook, certains employés ont soulevé des préoccupations en réaction aux conclusions de recherches internes et ont cherché à pousser l’entreprise à agir en conséquence. Cependant, leurs inquiétudes, tout comme leurs propositions de solutions, ont été ignorées [17] à répétition.

En fin de compte, nous ne devrions pas avoir besoin de compter sur des employés anciens ou actuels de Facebook pour pousser l’entreprise à procéder à des changements. En effet, il appartient aux gouvernements de contraindre Facebook à réviser son modèle économique et à respecter les droits humains, notamment en s’écartant d’un système de publicité fondé sur le suivi intrusif et le recueil infini de données.

Il faut voir la profusion de cas révélés par les « Facebook Papers » comme un catalogue des manquements de l’entreprise en matière de renforcement de la sécurisation de ses plateformes. Les « Facebook Papers » brossent le portrait d’une entreprise dotée d’un pouvoir colossal : celui d’influencer ce que nous ressentons, de modifier nos opinions et de façonner le monde. Il est également clair qu’on ne peut pas faire confiance à cette entreprise pour placer les droits et le bien-être de ses utilisateurs avant ses bénéfices. Nous savons que les services de Facebook sont essentiels et c’est pourquoi nous ne pouvons plus accepter de compromettre nos droits pour y accéder.

La solution est évidente : les États doivent mettre en place une réglementation pour interdire la publicité ciblée et amener les géants de la technologie à rendre des comptes

Comme l’a fait remarquer Frances Haugen lors de son audition devant le Sénat américain, « quand nous savions que le secteur du tabac cachait les torts qu’il causait, l’État est passé à l’action. Quand nous avons compris que les voitures étaient moins dangereuses grâce aux ceintures de sécurité, l’État est passé à l’action. ».

Nous savons que le modèle économique de Facebook fondé sur la surveillance a des répercussions néfastes dans le monde entier, même si Mark Zuckerberg continue de nier cette réalité.

La solution est évidente : les États doivent mettre en place une réglementation pour interdire la publicité ciblée et amener les géants de la technologie à rendre des comptes.

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