Fédération de Russie. Des militants de la société civile frappés et arrêtés à l’issue d’une manifestation contre les disparitions forcées en Ingouchie


Déclaration publique

Index AI : EUR 46/014/2011 - AILRC-FR

24 mars 2011

Amnesty International s’inquiète des informations qui lui sont parvenues concernant un militant de la société civile, Magomed Khazbiev et ses deux frères, Mourad et Berd, qui auraient été frappés et placés en détention illégale peu après la dispersion d’une manifestation spontanée contre les disparitions forcées le 23 mars, vers midi, à Nazran, en Ingouchie.

Amnesty International demande instamment aux autorités russes de libérer Magomed, Mourad et Berd Khazbiev sans délai ou de les inculper d’une infraction dûment reconnue par la loi. Amnesty International salue les dernières informations communiquées par la famille laissant supposer qu’une enquête a été ouverte sur les allégations de mauvais traitements et de détention illégale des frères Khazbiev et appelle les autorités russes à agir dans les meilleurs délais, avec impartialité et efficacité.

Selon les renseignements dont nous disposons, la manifestation avait été organisée par des proches d’Ilez Gortchkhanov, un jeune homme enlevé le 21 mars par des hommes armés non identifiés qui seraient des membres des forces de l’ordre. Environ 80 manifestants bloquaient l’une des artères principales du centre ville de Nazran exigeant que les autorités leur communiquent des informations sur le sort d’Ilez Gortchkhanov et mettent fin aux disparitions forcées en Ingouchie. Peu après le début de la manifestation, la police armée est arrivée.

Plusieurs hauts responsables du ministère de l’Intérieur et le secrétaire par intérim du Conseil de sécurité sont également arrivés sur place et ont commencé à négocier avec les manifestants, promettant de prendre des mesures pour établir ce qu’il était advenu d’Ilez Gortchkhanov et leur demandant de rentrer chez eux. Toutefois, les participants au rassemblement ne se sont pas contentés des promesses et ont exigé que des mesures soient prises immédiatement. Les participants refusant de quitter la place, la police a tenté de les faire partir par la force ; des policiers auraient tiré des coups de feu en l’air et fait usage de leurs matraques en caoutchouc et crosses de revolver pour disperser les manifestants. Selon certaines sources, quelques manifestants auraient jeté des pierres sur les policiers. Plusieurs manifestants auraient été blessés, parmi lesquels des femmes, et plusieurs manifestants ont été arrêtés. Amnesty International n’a pu établir si des policiers avaient été blessés.

Au moment de la dispersion de la manifestation, Magomed Khazbiev et son frère Berd, tous deux présents sur les lieux ainsi qu’un autre frère, Ali, qui était resté dans la voiture, auraient également été frappés par la police. Leur voiture aurait été visée par des tirs alors qu’ils quittaient les lieux de la manifestation. Selon les informations communiquées par la famille Khazbiev, Ali Khazbiev aurait été grièvement blessé à la tête et transporté quelques heures plus tard à l’hôpital par une ambulance appelée par sa famille.

Selon la famille de Magomed Khazbiev, peu après son retour et celui de ses frères de la manifestation,
une opération de commando a été menée contre leur maison par des agents des forces de l’ordre masqués et armés, arrivés dans deux véhicules militaires de marque UAZ et une voiture noire Lada Priora. Sans montrer aucun papier d’identification ni expliquer les raisons de leur venue, ils ont fait sortir Magomed, Mourad, Berd et leur père Khamzat, les ont forcés à s’allonger face contre terre et les ont battus avec des matraques (Ali n’était pas à la maison à ce moment-là). Khamzat Khazbiev a perdu connaissance. La scène s’est déroulée devant les femmes et les enfants de la famille. Les membres des forces de sécurité ont ensuite emmené les trois frères Khazbiev.

Plus tard, une déclaration officielle sur le site du ministère de l’Intérieur ingouche a fait état de l’arrestation de Magomed Khazbiev pour « tentative de trouble à l’ordre public ». Selon cette déclaration, Magomed Khazbiev aurait résisté aux policiers en brandissant un pistolet traumatique (arme tirant des balles en caoutchouc).

La déclaration ne confirme pas officiellement le lieu de détention de Magomed Khazbiev et ne mentionne rien concernant la détention de Mourad et Berd Khazbiev.

Aucun avocat ni membre de la famille n’a été autorisé à prendre contact avec les frères Khazbiev immédiatement après leur arrestation. Toutefois, Khamzat Khazbiev a été autorisé à voir ses fils tard dans la soirée. Selon la famille, il a constaté des signes évidents de coups et des blessures sur ses fils. Un avocat a été autorisé à rendre visite aux frères Khazbiev le 24 mars. Amnesty International a parlé avec Magomed Khazbiev et avec son avocat le 24 mars. Magomed Khazbiev a confirmé qu’il était retenu au poste de police de la ville de Nazran. Il a également renouvelé ses allégations de mauvais traitements aux mains des forces de sécurité qui l’ont arrêté ainsi que ses frères. 

Amnesty International appelle les autorités russes à se conformer à leurs obligations au regard du droit international relatif aux droits humains et à respecter le droit national qui garantit aux frères Khazbiev la possibilité de consulter un avocat, de recevoir les soins médicaux nécessaires et de communiquer avec les membres de leur famille pendant toute la durée de leur détention.

Les allégations de mauvais traitements et de détention illégale portées par Magomed Khazbiev et ses frères doivent faire l’objet d’une enquête approfondie et impartiale dans les meilleurs délais et toute personne reconnue responsable de tels actes doit être jugée.

Amnesty International demande instamment aux autorités d’enquêter pour déterminer si la force utilisée pour disperser la manifestation à Nazran était proportionnelle et pleinement conforme aux engagements internationaux relatifs aux droits humains et au droit national.

L’organisation appelle également les autorités russes à enquêter sur la disparition forcée d’Ilez Gortchkhanov, à établir quel a été son sort et à en informer sa famille. S’il était établi qu’Ilez Gortchkhanov est détenu par un organe responsable de l’application des lois, les autorités devraient soit le libérer soit l’inculper officiellement, la possibilité de consulter un avocat devrait lui être accordée ainsi que l’autorisation de communiquer avec ses proches.

Complément d’information

Magomed Khazbiev est un homme politique connu et un militant de la société civile en Ingouchie ; il est aussi membre du Conseil d’experts auprès du médiateur de la Fédération de Russie chargé des droits humains. Il est connu pour ses publications et interviews dans lesquelles il critique les violations des droits humains perpétrées par des membres des organes responsables de l’application des lois en Ingouchie, ainsi que la politique des dirigeants ingouches et la corruption qui sévit parmi les hauts fonctionnaires de la région. Magomed Khazbiev est aussi le principal rédacteur du site d’actualités en ligne Ingushetiyaru.com, site d’opposition très populaire. Les deux précédents propriétaires et rédacteurs du site, Magomed Yevloev et Makcharip Auchev, sont morts dans des circonstances qui n’ont pu être éclaircies en 2008 et 2009 respectivement. Le 12 février 2011, Magomed Khazbiev a été brièvement hospitalisé à Moscou pour une hémorragie interne. Il pense qu’il s’agissait peut-être d’une tentative d’empoisonnement par les services secrets pour l’empêcher de tenir une conférence de presse sur les violations des droits humains en Ingouchie.

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