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Iguala, une tragédie annoncée qui aurait pu être évitée

par Erika Guevara Rosas, directrice du programme Amériques d’Amnesty International

(CNN Mexique) - La disparition, le 26 septembre dernier, de 43 élèves de l’école normale d’Ayotzinapa, dans la ville d’Iguala (État de Guerrero), est une tragédie qui se profilait à l’horizon depuis trop longtemps.

L’implication de représentants de l’État et l’inaction face aux nombreuses informations attestant une collusion entre les autorités locales et le monde du crime organisé sont quelques-uns des principaux facteurs expliquant les terribles moments que vivent actuellement les victimes et leurs proches.

Des représentants du parquet général ont confirmé que les corps retrouvés dans six fosses ne sont pas ceux des étudiants disparus. Cependant, ce que met en évidence cette découverte tragique est la négligence des autorités mexicaines devant les très nombreuses disparitions survenues au Mexique ces dernières années.

Selon des chiffres officiels publiés en août, on ignore toujours où se trouvent plus de 22 000 personnes « manquant à l’appel » à travers le Mexique. Près de la moitié de celles-ci ont disparu depuis l’arrivée au pouvoir d’Enrique Peña Nieto, le président en exercice.

Le fait que des personnes résidant à proximité aient semble-t-il depuis longtemps connaissance de l’existence de possibles charniers à Iguala illustre l’incapacité des autorités à prévenir les milliers de disparitions signalées au Mexique et à enquêter sur celles-ci. Ce mélange de collusion et de négligence est à l’origine d’une crise politique de grande ampleur dans le pays.

Au cours de l’année écoulée, divers représentants du gouvernement ont cité des chiffres contradictoires lorsqu’ils évoquaient le nombre de personnes disparues, et nul ne semble pouvoir expliquer d’où viennent ces statistiques ni ce qui est fait pour retrouver les victimes.

En effet, bien que les disparitions aient atteint un niveau scandaleux, enquêter sur celles-ci ne semble pas être une priorité pour le gouvernement mexicain.

Dans certains cas, ce sont des bandes criminelles qui sont à l’origine des disparitions, dans d’autres, elles sont imputées à des membres des forces de sécurité, quand ils ne sont pas tous complices, comme dans l’affaire des étudiants d’Iguala.

Les profils des victimes sont aussi variés que ceux de leurs agresseurs présumés. Des jeunes, des étudiants, des femmes au foyer, des ingénieurs, des commerçants, des militants en faveur des droits humains, des journalistes, des instituteurs, des avocats et des policiers « disparaissent » sans laisser de trace et sans que le gouvernement n’en fasse suffisamment cas.

Les autorités blâment souvent les victimes, les accusant d’entretenir des liens avec des bandes criminelles, sans pour autant en fournir la preuve. Ainsi, le gouvernement semble consacrer beaucoup d’efforts à leur contester leur qualité de victimes et à se détourner des responsabilités qui sont les siennes, comme effectuer des recherches dignes de ce nom dans les meilleurs délais.

L’apathie des politiques, l’absence de volonté requise pour mener des enquêtes et la corruption au sein des forces de sécurité font partie des ingrédients de cette recette toxique qui peut faire une victime de n’importe qui.

Mais aurait-on pu éviter les disparitions de ces étudiants ?

La réponse est claire : oui.

Ces disparitions auraient pu être évitées si les autorités avaient fait preuve de la volonté politique nécessaire pour s’attaquer aux problèmes permettant que ce type d’abus se produisent à une telle fréquence.

À titre de première étape pour endiguer ce flot de violations, les autorités doivent cesser d’attribuer tous les maux du pays au crime organisé.

Soutenir que les bandes criminelles sont les seules responsables des disparitions, en dépit des preuves accablantes de collusion entre les gangs, les forces de sécurité et le monde politique, n’est rien d’autre qu’une manière lâche de se soustraire à son devoir d’enquêter sur les faits et de trouver les coupables.

Reconnaître cette réalité serait un pas en avant vers une plus grande responsabilisation des institutions chargées de mener des enquêtes, à qui il convient d’affecter les ressources nécessaires pour effectuer un travail efficace dans les meilleurs délais. Il ne sera possible d’obtenir la confiance de la population qu’en faisant preuve d’efficacité et de détermination pour localiser les victimes et traduire les responsables en justice.

À cet effet, l’État doit améliorer le traitement réservé aux proches des victimes, qui dénoncent actuellement le manque d’attention accordé à ces affaires et les négligences systématiques lorsqu’il s’agit de les tenir informés de l’état d’avancement des enquêtes. Les autorités doivent en outre protéger le travail des militants en faveur des droits sociaux, qui dans de nombreux cas sont pris pour cible et parfois même assassinés pour avoir dénoncé des abus, et supprimer les obstacles entravant fréquemment l’action d’experts médicolégaux indépendants.

Des recherches effectuées en temps et en heure, et des enquêtes efficaces sont la seule voie vers une véritable justice.

Si les responsables de actes odieux échappent à la justice, cela envoie le message que ces crimes sont tolérés, et que faire disparaître une autre personne n’entraîne pas de conséquence.

Depuis son arrivée au pouvoir en 2012, le président Peña Nieto a promis à de nombreuses reprises de prendre des mesures pour retrouver ces milliers de personnes dont on ignore le sort. Dans les faits, cette promesse ne s’est pas traduite en véritable plan d’action, et ces paroles creuses inquiètent chaque jour un peu plus.

La création de l’Unité spécialisée de recherche des personnes disparues, par exemple, a été annoncée comme le signe d’un changement, mais plus d’un an plus tard, on ne sait pas grand chose de ce qu’elle accomplit ni des résultats qu’elle a obtenus.

Et pendant que le gouvernement se félicite d’avoir pris des mesures d’une faible portée concrète, il ferme les yeux devant la participation de fonctionnaires dans des centaines de cas présumés de disparitions forcées et d’exécutions extrajudiciaires.

Dans le cas des disparitions des étudiants à Iguala, par exemple, les autorités de l’État et fédérales étaient manifestement au courant des liens mortifères entre le crime organisé, les autorités politiques et les forces de sécurité dans la municipalité, mais ont préféré détourner le regard.

Ce type de comportement n’est pas surprenant. Le virus de l’impunité semble s’être propagé dans tout le Mexique, mais il est particulièrement ravageur dans le contexte des rares enquêtes qui sont menées à bien sur les milliers de cas de violations des droits humains signalés dans le pays chaque année. Pour les victimes et leurs proches la justice n’est qu’une illusion dans le climat de violence, et notamment de persécution, qu’affrontent ceux qui dénoncent les violations et défendent les droits.

Ce n’est pas un hasard si ni le parquet général, ni les autorités militaires n’ont dûment enquêté sur des exécutions extrajudiciaires dont on accuse des éléments de l’armée et qui auraient été commises le 30 juin à Tlatlaya, non loin d’Iguala.

Jusqu’à ce que les médias publient des témoignages sur l’intervention militaire, les autorités semblaient avoir l’intention de passer l’affaire sous silence et de faire perdurer l’impunité.

Tant que les autorités, au niveau local, de l’État et fédéral ne rendront pas de comptes en ce qui concerne leur obligation de protéger, respecter et faire respecter les normes relatives aux droits fondamentaux de tous au Mexique, l’impunité restera la norme et les abus et graves violations des droits humains seront la réalité de milliers de personnes dans le pays.

La formule est simple : enquêtes, transparence et justice.

Le reste n’est que discours.

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