Communiqué de presse

Il faut que le président Aquino s’attaque au secret de polichinelle des Philippines

Par Hazel Galang-Folli, expert d’Amnesty International sur les Philippines

Ce lundi, le président Benigno Aquino a présenté son cinquième « état de la Nation ».

Ce discours a porté sur les progrès du gouvernement concernant une bonne gouvernance et la promesse d’un « droit chemin » (daang matuwid) ne tolérant pas les abus de pouvoir. Malheureusement, ces abus de pouvoir restent très répandus et les droits humains semblent avoir été exclus de ce « droit chemin ».

J’écoutais, et pensais que le président allait aborder la torture, une question urgente. La torture constitue l’une des formes les plus horribles d’abus de pouvoir.

On en parle peu, mais la torture reste un secret aux Philippines. Elle est endémique. Elle est interdite au regard de la législation des Philippines et ce pays a adhéré à tous les traités internationaux concernant l’abolition de la torture, mais ses promesses semblent surfaites.

Amnesty International a recueilli de nombreuses et pénibles informations sur l’usage généralisé de la torture et d’autres pratiques cruelles et inhumaines de la part des forces de sécurité.

La police semble très bien équipée en la matière. Avec près d’un quart de million de policiers et soldats, selon le président lui-même, les Philippines ont un des rapports police/population les plus faibles au monde. Cela signifie que la police nationale est tributaire d’auxiliaires de police n’ayant pas la formation adéquate mais disposant parfois d’armes. Sur le terrain, les agents de police comptent sur leurs informateurs et leurs « ressources » pour faire leur travail, et parfois pour des activités extra-légales.

La police et ses auxiliaires sont, en fait, le cœur du problème. La torture est le plus souvent employée dans les centres de détention de la police. Les suspects dans les affaires de droit commun, les récidivistes, les informateurs de la police « déchus » et les militants politiques sont particulièrement en danger. Les méthodes de torture utilisées vont des coups de barres de métal à des brûlures avec des mégots de cigarettes, en passant par l’électrocution, la noyade et la suffocation avec des sacs en plastique.

La police bénéficie d’une impunité quasi-totale, ce qui aggrave le problème. Les agents de police et leurs auxiliaires peuvent torturer comme s’il s’agissait d’une procédure normale. Les Philippines ont adopté la loi anti-torture depuis cinq ans, mais personne n’a jamais été reconnu coupable de torture.

La « roue de la torture », désormais tristement célèbre et révélée dans la province de Laguna en janvier de cette année (les policiers utilisaient une roue pour décider comment torturer les détenus), montre que les agents de police se sentent confiants par rapport à leur impunité. Aussi méprisable que soit la situation (des agents de police voient la torture comme un divertissement), la découverte de Laguna n’est que la partie émergée de l’iceberg.

Prenons par exemple le cas d’Alfreda Disbarro, 32 ans, mère de deux enfants, dans la ville de Parañaque. En octobre dernier, la police a accusé Alfreda d’être une trafiquante de drogue. En réalité, c’était une ancienne informatrice qui ne voulait plus collaborer avec la police locale. Alfreda raconte qu’un agent l’a plaquée contre un mur et lui a administré plusieurs coups de poing, l’a frappée avec un bâton, lui a enfoncé les doigts dans les yeux, l’a giflée et lui a enfoncé un chiffon dans la bouche.

Au cours des jours suivants, Alfreda a terriblement souffert. Elle a été photographiée avec 300 pesos et un sachet de drogue, et contrainte de signer une feuille de papier vierge.

Le cas d’Alfreda serait passé inaperçu si des militants internationaux des droits humains, dont Amnesty International, n’avaient pas agi. Apparemment gênée par une campagne internationale de rédaction de lettres, la police a entamé une enquête interne sur le cas d’Alfreda en mai de cette année. Il faut attendre les résultats de l’enquête, mais celle-ci offre une petite lueur d’espoir concernant la fin d’une culture de l’impunité en matière de torture.

La semaine dernière, le 23 juillet, une victime de torture a été libérée. Fernando Obedencio avait été maintenu en détention pendant neuf ans à la suite d’accusations de détention de drogues, jusqu’à ce qu’un juge statue que le tribunal rejetait ces accusations, apparemment créées de toute pièce. Alfreda est toujours emprisonnée, comme un rappel du sort des nombreuses personnes croupissant dans les prisons philippines pendant des années en attendant un éventuel procès.

Cette année, Amnesty International a lancé une nouvelle campagne mondiale pour mettre fin à la torture dans le monde une fois pour toutes. Les Philippines sont l’un de nos pays cibles. Nous avons choisi ce pays non seulement en raison de l’ampleur du problème, mais aussi parce qu’il présente une réelle possibilité de changement.

Malgré l’omission flagrante et décevante de la torture dans son discours de lundi, le président Aquino peut montrer son accord avec nos positions. Afin de prouver son engagement dans la lutte contre le problème plus large de l’abus de pouvoir, le président doit tenir compte non seulement de la corruption, mais aussi des graves violations des droits humains. Il doit s’assurer que les lois interdisant la torture sont strictement appliquées, en particulier par les forces de sécurité. Il faut aussi s’attaquer de toute urgence à l’impunité concernant les actes de torture. Toutes les plaintes à ce sujet doivent faire l’objet d’une enquête approfondie et impartiale.

Les tribunaux, le ministère de la Justice et les organismes gouvernementaux chargés d’assurer la reddition de comptes pour les abus de pouvoir doivent recevoir des ordres : il est temps d’arrêter la torture ; il est temps de faire rendre des comptes aux tortionnaires.

Dans son discours, le président a affirmé que l’avenir serait un règne de la justice où personne ne serait laissé pour compte.

Ces belles paroles doivent être soutenues par des actes. En faisant de l’arrêt des tortures une de ses priorités, le président pourrait mettre un terme à un abus de pouvoir extrême.

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