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Il risque la mort pour avoir une chance dans la vie : parti d’Afrique, un migrant arrive en Europe au bout d’un an


De Maxim Tucker, attaché de presse – Campagnes mondiales, questions thématiques et Nations unies.

BORGO MEZZANONE, ITALIE : Ebrima occupe un espace de cinq mètres sur cinq sous un toit en tôle ondulée. Il le partage avec un autre demandeur d’asile. Pour dormir, ils ont chacun un matelas en mousse posé sur un lit de camp. Des fils électriques pendent d’un plafonnier cassé et le sol est recouvert de poussière, de miettes et de coquillages.

Depuis six mois, il vit au centre d’accueil des demandeurs d’asile de Borgo Mezzanone, dans le sud de l’Italie. Dans cette base aérienne désaffectée convertie en centre de détention, les conditions sont rudes. Mais après un voyage pénible depuis l’Afrique, à travers le Sahara et la Méditerranée, Ebrima ne semble même pas s’en apercevoir. Il est heureux d’être là.

Il m’explique que son voyage a commencé en Sierra Leone après la mort de son père, qui était musulman. La communauté chrétienne dans laquelle il vivait voulait qu’il parte. Même la famille de sa belle-mère a essayé de le forcer à se convertir de l’Islam au Christianisme.

« Dans la famille de ma belle-mère, ce ne sont pas des gens bien. Ils m’ont violemment menacé et m’ont dit de choisir entre le Christianisme et le départ. Donc j’ai dû partir », a déclaré Ebrima quand nous nous sommes rencontrés au centre d’accueil.

Ebrima s’exprime en anglais, clairement et avec fougue. Il porte un t-shirt rouge et un short, avec une large casquette de baseball qu’il porte de travers avec style. Il refuse de se laisser intimider par les difficultés auxquelles il a fait face dans sa vie.

« J’ai 20 ans, je suis jeune. En Sierra Leone c’était le chaos. Je veux une vie meilleure, mais j’ai besoin de stabilité et il faut que j’aille à l’école. »

Les risques qu’il a été prêt à prendre pour trouver cette vie stable sont stupéfiants. Il dit qu’il est parti de chez lui sans argent et sans passeport, voyageant uniquement avec sa carte d’étudiant. Mécanicien de formation, il a pris un bus pour le Mali et, en travaillant, il a atteint au bout d’un mois le Burkina Faso, puis le Niger. Là, il a travaillé pendant encore trois mois, économisant de l’argent pour passer la frontière libyenne à travers le Sahara. C’est dans la ville poussiéreuse d’Agadez, au Niger, qu’il dit avoir pris contact avec un groupe de passeurs.

« Un Arabe m’a proposé de me faire entrer en Libye. Cela coûtait 20 dollars, payables d’avance, puis je devais travailler pour lui là-bas jusqu’à ce que je rembourse le reste (580 dollars américains). C’était beaucoup d’argent, mais j’étais déterminé. »

De peur de se faire prendre, les passeurs n’empruntent pas la route de montagne à travers l’Algérie vers Tripoli. Au lieu de cela, ils traversent péniblement en pick-up Toyota près de 2 500 kilomètres de désert saharien jusqu’à Sebha. Ebrima a une personnalité enjouée et vive, mais lorsque je lui demande comment il est arrivé en Libye, il enfonce ses mains dans ses poches et regarde ses pieds.

« C’est difficile de parler de ce voyage, dit Ebrima. Trente-sept personnes dans un pick-up, pendant sept jours de voyage. On avait un peu de nourriture et d’eau, mais le soleil brûle la peau, et le sable s’y colle. Deux hommes de notre groupe sont morts. On est passé à côté d’un, deux, trois autres corps sur la route. Ils avaient été jetés des camionnettes devant nous. Dans le désert, on n’a pas le temps d’enterrer les corps. »

Les choses n’étaient pas beaucoup plus faciles à Tripoli. En Libye, un Africain subsaharien noir est la cible immédiate des forces de sécurité, et les migrants et les demandeurs d’asile peuvent être détenus indéfiniment s’ils se font attraper. Ceux qui n’ont pas de papiers en règle sont particulièrement en danger. Ebrima dit qu’il a été forcé d’entrer dans la clandestinité, travaillant comme employé de maison, faisant la cuisine et le ménage pour rembourser le coût de son voyage à travers le Sahara, et économisant pour réunir les 1 100 dollars nécessaires pour la traversée en bateau vers l’Europe.

Une situation extrêmement dangereuse

Ebrima explique à quel point il est dangereux de travailler en Libye sans permis en règle. Au cours des quelques mois suivants, il a sympathisé avec Bubacary, un autre employé de maison africain qui était arrivé en Libye peu de temps avant lui. Un soir, alors qu’il avait économisé suffisamment d’argent pour payer la traversée, Bubacary a récupéré son salaire et rentrait discrètement du travail après la tombée de la nuit quand il a été arrêté par un groupe d’hommes armés. Ils lui ont ordonné de leur donner son argent, ce qu’il a refusé. Ils lui ont alors tiré dans la jambe, puis dans l’épaule et ont pris les 1 100 dollars.

Quand Ebrima a trouvé Bubacary, il saignait beaucoup. Ils ont cependant dû attendre des heures avant que leur employeur libyen l’emmène à l’hôpital. Tous deux étant originaires d’Afrique subsaharienne, ils craignaient qu’on ne leur demande leurs papiers, et quelque temps dans un centre de détention des services de l’immigration pouvait signifier la mort. Bubacary est décédé le lendemain.

La semaine suivante, Ebrima a fait la traversée jusqu’en l’Italie. Les passeurs l’ont entassé avec 150 autres personnes sur un petit bateau de pêche et leur ont donné une boussole et un talkie-walkie. Ils leur ont dit de se diriger vers le nord et d’appeler la Marine italienne dès qu’ils seraient au large, mais ils se sont vite perdus. Ebrima et ses compagnons ont dérivé pendant trois jours avant d’être secourus et amenés à la base italienne de Lampedusa, en Sicile.

Depuis six mois, Ebrima attend une réponse à sa demande d’asile. Si celle-ci est rejetée, on lui remettra un document lui ordonnant de quitter l’Italie sous sept jours. Il est optimiste, mais même s’il se voit accorder l’asile en Italie, son futur reste incertain. Il parle bien anglais mais pas du tout italien. Il m’a dit que ce qu’il voulait réellement c’était travailler comme mécanicien en Angleterre, et m’a demandé pourquoi il était si difficile d’immigrer au Royaume-Uni. Je n’ai pas pu lui répondre.

L’Italie sauve et héberge chaque année des milliers de personnes qui traversent la Méditerranée. C’est beaucoup plus que n’importe quel autre pays de l’Union européenne. En même temps, d’autres pays européens ferment leurs frontières, arrêtent ceux qui parviennent à passer et repoussent même des bateaux bondés à la mer. Des gens sont forcés de partir de chez eux par peur de la violence, et des histoires comme celle d’Ebrima sont remarquables d’endurance. Ils risquent tout pour trouver refuge et échouent finalement aux portes de la forteresse Europe.

Et cela ne concerne pas uniquement des jeunes hommes d’Afrique subsaharienne à la recherche d’une vie meilleure. La crise en Syrie en est un autre exemple effrayant. Seuls 2,4 % de ceux qui ont fui le pays ont réussi à arriver jusqu’à l’Union européenne et demander l’asile. L’Europe doit faire plus. Les pays du nord de l’Europe doivent renforcer les capacités de recherche et de secours en Méditerranée, afin de pouvoir identifier les embarcations en détresse et aider les personnes à leur bord. Et ils doivent traiter les gens à qui ils portent secours avec dignité, leur donner accès aux procédures de demande d’asile et mettre fin une bonne fois pour toutes aux opérations illégales visant à renvoyer les réfugiés et les demandeurs d’asile de l’autre côté des frontières.

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