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"Ils ont tiré sur nos amis"

Par Jean STERN, Rédacteur en chef de La Chronique (mensuel d’Amnesty International France)

Mercredi 7 janvier 2015 à Paris. Il fait gris et froid, le brouillard a du mal à se lever, un jour d’hiver ordinaire sur la ville.

Dans la petite salle « Barbara » du siège d’Amnesty International France, l’ambiance est cependant chaleureuse. La Chronique, le mensuel de la section française, réunit son premier comité de rédaction de l’année. C’est une réunion qui laisse présager une année démarrant sous les meilleurs auspices pour La Chronique qui accompagne le combat pour les droits humains.

Il est un peu plus de onze heures quand nous nous séparons. A quelques centaines de mètres de là, commence un autre comité de rédaction, celui de Charlie Hebdo.

C’est dans la vie des journaux un rituel immuable, c’est aussi le curseur de leur vitalité. « A Charlie, me raconte un rédacteur, c’est aussi le moment où chacun teste ses blagues, ses mots d’esprits, où les dessinateurs crayonnent rapidement des pistes de travail pour la semaine suivante ». Ces premiers croquis seront la matière de la célèbre rubrique de l’hebdomadaire, « les unes auxquelles vous avez échappé cette semaine ». Ils sont tous au rendez-vous : plusieurs des plus célèbres dessinateurs de la presse français comme Wolinski, Cabu, Honoré, Tignous, Charb, qui est également le directeur du journal, mais aussi des chroniqueurs comme Bernard Maris, l’économiste non conformiste, qui travaille par ailleurs à France Inter, Philippe Lançon, critique littéraire à Libération, la psychanalyste Elsa Cayat. Ce jour-là, la question de la lutte contre le racisme était à l’ordre du jour, question cruciale pour les équipes de l’hebdomadaire… Comme dans toutes les rédactions, on discute, parfois vivement, mais toujours en pensant à ce qui va être le mieux pour le lecteur, pour le journal. Et puis ensuite on va boire un coup au bistro du coin.

Il est à peine midi. Nous avons regagné le bureau de La Chronique. Aymeric Elluin, coordinateur Justice et impunité, glisse une tête. « Il y a eu un attentat à Charlie Hebdo, il semble qu’il y a des morts ». Les alertes des journaux, les radios, Twitter, évoquent un premier mort. I-Télé, la chaine d’information en continu, lâche peu après le chiffre de dix morts. Je téléphone à un ami dont les bureaux se trouvent dans le même immeuble que Charlie Hebdo. « Ça a tiré pendant trois à quatre minutes, de longues rafales, c’est l’horreur ». Une consœur m’appelle, en larmes, « Ils ont tiré sur nos amis ! ». L’émotion gagne les bureaux, gagne la ville, s’exprime par des coups de fils, des tweets, des textos. Le lourd bilan se confirme, le président de la République François Hollande est déjà sur place, mais on ignore les noms des victimes. Vers 13h, c’est l’effondrement. Wolinski, 80 ans, Cabu, 75 ans, Charb, 47 ans, Tignous, 57 ans sont morts, ainsi que deux policiers. On ignore encore le nom des autres victimes qui seront distillés au début de l’après-midi. Ceux de Bernard Maris, 68 ans, du dessinateur Honoré, 73 ans, d’Elsa Cayat, 54 ans.

Au siège d’Amnesty, l’émotion est immense. Une cellule de crise se met en place. Le directeur général, Stephan Oberreit, publie un communiqué : « c’est une journée noire pour la liberté d’expression et la presse libre, c’est aussi une tragédie humaine insensée ». Jamais dans l’histoire de la presse moderne une rédaction n’avait été attaquée à l’arme de guerre en plein cœur d’une capitale. Jamais le bilan humain n’avait été aussi lourd, finalement 12 morts et plusieurs blessés graves. Il ne faut pas perdre pied malgré l’horreur, malgré en ce qui me concerne, des liens professionnels avec plusieurs victimes. On passe de bureau en bureau, on se parle.

Ces caricaturistes-là, qui n’étaient d’ailleurs pas tout à fait des journalistes au sens classique du terme, faisaient partie de notre patrimoine commun, illustrant un certain esprit français, ce refus de la soumission aux idées reçues et aux facilités de l’époque qui est le propre d’une presse indépendante, au-delà de Charlie Hebdo.

Il faut pourtant continuer, agir, publier le communiqué sur note site, partager notre solidarité sur les réseaux sociaux. Il faut préparer les jours prochains, mais avant, descendre partager notre colère et notre chagrin, place de la République, en fin de journée. Nous y retrouvons des dizaines de milliers de Parisiens, des amis, des camarades, des confrères. Nous apprenons que des foules se rassemblent à Toulouse, Lyon, Rennes, et dans des dizaines d’autres villes. Nous disons que nous n’avons pas peur mais qu’il faut se serrer les coudes, nous disons qu’il ne faut pas renoncer, surtout pas. Jamais.

Le lendemain, ce triste jeudi, jour de deuil national, beaucoup ont une petite mine. On a peu dormi, trop parlé. À midi, nous rejoignons la grande salle « Anna Politkovskaïa » du siège de la section française pour une minute de silence. Notre présidente, Geneviève Garrigos, est très émue. « Nous continuerons à réclamer justice et jamais vengeance », dit-elle. Il le faut en effet, la mémoire des victimes des tueurs de mercredi l’exige. Mais nous n’oublierons jamais ce sinistre mercredi, et notre peine, la peine d’une nation, la peine de la France, est immense.

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