Indonésie. Deux ans après avoir été expulsée de force, une communauté chiite est toujours plongée dans l’incertitude

Déclaration conjointe d’Amnesty International, de la Commission pour les disparus et les victimes de la violence à Surabaya (KontraS Surabaya), du Centre d’études de Paramadina sur la religion et la démocratie (PUSAD Paramadina), et de la branche indonésienne du Réseau d’action musulman en Asie (AMAN Indonésie)

Deux ans après que les autorités locales ont expulsé de force une communauté chiite d’un complexe sportif où elle avait trouvé refuge à Sampang, sur l’île de Madura (province de Java-Est), le 20 juillet 2013, les organisations Amnesty International, KontraS Subraya, PUSAD Paramadia et AMAN Indonésie prient instamment le gouvernement indonésien de prendre immédiatement des mesures afin de permettre à ces personnes de rentrer chez elles de leur plein gré, en toute sécurité et dans la dignité. Le fait que ces familles, déplacées par des attaques répétées et des actes d’intimidation et de harcèlement, n’aient pas encore pu retrouver leur foyer remet en cause la volonté du gouvernement du Président Joko Widodo de résoudre cette situation.

Il s’agissait de la deuxième expulsion forcée de la communauté en moins d’un an. En août 2012, une foule hostile aux chiites avait attaqué le village où elle vivait et en avait chassé les habitants. Leur chef religieux, Tajul Muluk, a été déclaré coupable de blasphème et condamné à quatre ans de prison au titre de l’Article 156(a) du Code pénal indonésien. Dix mois plus tard, en juin 2013, les autorités du district de Sampang ont expulsé de force les chiites du complexe sportif où ils s’étaient réfugiés pour les envoyer dans un centre d’accueil pour réfugiés à Sidoarjo, également dans la province de Java-Est, à quatre heures de route de leur village. Au moins 300 personnes, parmi lesquels figurent des femmes et des enfants, vivent toujours dans ce centre.

Les autorités locales empêchent ces personnes de retourner dans leur village, à moins qu’elles se convertissent à l’Islam sunnite. De telles pressions relèvent de la coercition et constituent une violation de leur liberté d’avoir ou d’adopter une religion de leur choix, ce qui est contraire à l’article 18(2) du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, auquel l’Indonésie est partie. Jusqu’à présent, presque toutes ont refusé de se convertir. Amnesty International, KontraS Subraya, PUSAD Paramadia et AMAN Indonésie sont vivement préoccupées par les informations selon lesquelles certains membres de la communauté chiite qui habitent toujours le village auraient dû, sous la contrainte des autorités de Sampang, se « repentir » et se convertir au sunnisme pour éviter d’être expulsés.

Les autorités indonésiennes doivent veiller à ce que toutes les minorités religieuses soient protégées et autorisées à pratiquer leur culte sans craindre d’être menacées ou agressées. Elles doivent enquêter sur toutes les allégations indiquant que des responsables gouvernementaux agiraient directement pour faire renoncer à leur foi les chiites et les autres minorités.

Non seulement les expulsions forcées ont des répercussions sur le droit à un logement convenable, mais elles ont aussi des conséquences négatives sur les moyens de subsistance de cette communauté, au sein de laquelle les adultes sont pour la plupart des cultivateurs de tabac privés de leurs terres. Les membres de cette communauté se sont également vu refuser l’accès à un certain nombre de services essentiels, contrairement aux obligations qui incombent à l’Indonésie au titre du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels. En l’absence de reconnaissance de leur situation en matière de logement, de nombreuses familles ne peuvent pas demander de carte d’identité et d’autres documents officiels, pourtant nécessaires pour bénéficier de services sociaux ou de santé, se marier ou obtenir des actes de naissance. Les expulsions forcées ont aussi des conséquences désastreuses en ce qui concerne la scolarisation des enfants : les autorités locales n’ont aménagé que deux salles de classes dans le centre d’accueil, pour au moins 50 enfants âgés de cinq à 11 ans, et les enseignants ne sont présents que par intermittence.

Le gouvernement indonésien actuel a promis, comme l’avait fait le précédent, de permettre aux villageois déplacés de rentrer chez eux. Pourtant, à l’heure actuelle, aucune action concrète n’a vu le jour. En juillet 2013, le président alors en fonction, Susilo Bambang Yudhoyono, a rencontré des membres de la communauté chiite. Il leur a promis qu’ils reviendraient dans leur village et que leurs maisons seraient reconstruites. De même, lorsque le ministre des Affaires religieuses, Lukman Hakim, qui occupait déjà ce poste au sein du gouvernement précédent, a rencontré à la fois des membres de la communauté chiite à Sidoarjo et des responsables de la communauté sunnite à Sampang en août 2014, il s’est montré très optimiste sur la question du retour des chiites chez eux. Pendant la campagne présidentielle, le président Joko Widodo a pris plusieurs engagements, notamment celui de protéger les communautés marginalisées et les principes de pluralisme et de diversité. Cependant, en l’occurrence, ces promesses de campagne sont demeurées lettre morte. L’avenir reste incertain pour cette communauté chiite.

En tant qu’État partie au Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels, l’Indonésie est tenue, au titre de l’article 11, de respecter, protéger et assurer la réalisation du droit à un logement convenable pour toute sa population, notamment en interdisant les expulsions forcées par des tiers et en permettant aux victimes de violations d’accéder à un recours effectif. Amnesty International, PUSAD Paramadina, AMAN Indonésie et KontraS Subaraya prient instamment les autorités de faire en sorte que la communauté chiite puisse rentrer chez elle de son plein gré, en toute sécurité et dans la dignité, être indemnisée pour les torts subis – notamment les atteintes aux droits humains et dégâts causés aux maisons, dont certaines ont été détruites –, bénéficier de mesures de réadaptation et de restitution, et se voir accorder des garanties de non-répétition.

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