Indonésie, un projet de mine d’or « va mener droit au désastre »

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Les autorités indonésiennes doivent immédiatement arrêter le projet d’exploiter une mine d’or aussi vaste que la ville de Djakarta dans la province de Papouasie, où la situation est déjà explosive et où cette installation risquerait de nourrir le conflit et de bafouer les droits fonciers des Papous autochtones, indique Amnesty International dans un nouveau rapport rendu public lundi 21 mars.

Le département d’Intan Jaya, où se trouve le gisement aurifère baptisé Wabu Block, est devenu une zone de conflit entre les forces de sécurité indonésiennes et les groupes indépendantistes papous ces dernières années.

Dans son rapport, Amnesty International rend compte d’une inquiétante augmentation de la présence des forces de sécurité dans la région depuis 2019, en relevant notamment 12 cas présumés d’homicides illégaux perpétrés par celles-ci ainsi que des restrictions croissantes de la liberté de mouvement et de fréquentes agressions physiques et arrestations subies par les Papous autochtones.

Des habitant·e·s du département d’Intan Jaya ont indiqué à Amnesty International que la zone où est prévue l’installation de la mine leur sert pour l’agriculture, la chasse et la foresterie.

« En faisant fi des besoins, des souhaits et des traditions des Papous autochtones, le projet de mine de Wabu Block risque d’aggraver une situation qui se dégrade rapidement sur le plan des droits humains, a déclaré Usman Hamid, directeur d’Amnesty International Indonésie.

« La population du département d’Intan Jaya est confrontée à un appareil de sécurité de plus en plus dur et violent qui exerce un contrôle sur de nombreux aspects de sa vie quotidienne, et maintenant ses sources de revenus sont menacées par ce projet mal conçu. En résumé, Wabu Block va mener droit au désastre. »

Entre mars 2021 et janvier 2022, Amnesty International a procédé à des entretiens à distance avec 31 personnes au sujet de la situation dans le département d’Intan Jaya, dont des Papous autochtones, des membres des autorités locales, des défenseur·e·s des droits humains et des représentant·e·s d’organisations religieuses ou de la société civile. Ces personnes ont fait état d’une nette augmentation des affrontements armés et des violations des droits humains au cours des deux dernières années.

Menaces pesant sur le mode de vie

Des activités minières sont officiellement envisagées à Wabu Block depuis février 2020 au moins. Situé dans le sud du district de Sugapa, la capitale du département d’Intan Jaya, ce gisement renferme environ 8,1 millions d’onces d’or. C’est l’un des cinq plus grands d’Indonésie.

Wabu Block fait actuellement l’objet d’une procédure d’autorisation du ministère indonésien de l’Énergie et des Ressources minérales. Selon les documents officiels qu’Amnesty International a pu consulter, la zone concernée par le projet de mine couvre 69 118 hectares – à peu près la superficie de la capitale indonésienne, Djakarta.

Les Papous autochtones disent craindre de perdre des terres et des sources de revenus et avoir peur de la pollution environnementale.

« Si des activités minières ont lieu, nous n’aurons plus de terres à cultiver, les animaux d’élevage n’auront plus de fruits frais provenant directement de la forêt, et nos petits-enfants perdront nos terres coutumières », a déclaré Lian, un habitant autochtone, à Amnesty International.

En septembre 2020, un haut responsable indonésien a exprimé son intention d’autoriser la compagnie minière d’État, PT Aneka Tambang Tbk (ANTAM), à exploiter le gisement de Wabu Block. Dans des courriers adressés à ANTAM et au ministère indonésien de l’Énergie et des Ressources minérales en février 2022, Amnesty International a exposé les préoccupations relatives aux droits humains concernant le projet et posé plusieurs questions. À l’heure de la publication de son rapport, ni le gouvernement, ni l’entreprise n’avaient répondu.

« Les Papous autochtones disent craindre de perdre des terres et des sources de revenus et avoir peur de la pollution environnementale »

Amnesty International n’a trouvé aucun élément laissant penser que le ministère ou ANTAM soit directement impliqué dans le conflit qui touche le département d’Intan Jaya, mais l’organisation s’inquiète des possibles conséquences humaines et environnementales des activités minières à Wabu Block dans le contexte du conflit en cours.

« Le gouvernement a l’obligation d’obtenir le consentement préalable, libre et éclairé des Papous autochtones susceptibles d’être affectés par la mine. Toutefois, dans un climat de violence et d’intimidation, il est difficile d’imaginer comment un tel processus de consultation pourrait se conformer aux normes internationales, a déclaré Usman Hamid.

« La première étape est de vérifier si une consultation complète et effective est réalisable dans les circonstances actuelles. En attendant, l’Indonésie doit mettre le projet Wabu Block en pause. »

Des cadavres brûlés

Le conflit entre les groupes indépendantistes papous et les forces de sécurité indonésiennes dure depuis plusieurs décennies. Cependant, le département d’Intan Jaya est devenu un nouveau point chaud en Papouasie à partir d’octobre 2019, après que des membres d’un groupe armé indépendantiste ont tué trois chauffeurs de moto-taxi qu’ils ont accusés d’espionnage.

Dans le cadre de ses recherches pour son nouveau rapport, Amnesty International a identifié 17 postes des forces de sécurité dans le district de Sugapa, la capitale du département d’Intan Jaya. D’après les informations recueillies lors des entretiens, seuls deux de ces 17 postes existaient avant octobre 2019. L’augmentation de la présence des forces de sécurité s’est accompagnée d’une hausse du nombre d’homicides illégaux, de descentes et d’agressions physiques.

Le rapport relève 12 cas d’homicides illégaux qui auraient été commis par des membres des forces de sécurité dans le département d’Intan Jaya en 2020 et 2021.

Cela représente plus du quart du nombre total d’homicides illégaux présumés aux mains des forces de sécurité dans 42 départements et villes des provinces de Papouasie et de Papouasie occidentale comptabilisés par Amnesty International sur la même période.

« Le rapport relève 12 cas d’homicides illégaux qui auraient été commis par des membres des forces de sécurité dans le département d’Intan »

Parmi les victimes de ces homicides figurent deux frères, Apianus et Luter Zanambani, dont les corps ont été brûlés par les forces de sécurité après leur arrestation lors d’une descente en avril 2020 dans le district de Sugapa.

Bien que les homicides illégaux commis par les forces de sécurité soient courants en Papouasie, il est rare que les responsables présumés soient amenés à rendre des comptes, constatait déjà Amnesty International dans son rapport de 2018 intitulé “Don’t bother, just let him die” : Killing with impunity in Papua.

Des Papous autochtones ont également décrit à Amnesty International des cas où des membres des forces de sécurité avaient roué de coups des habitants du département d’Intan Jaya.

« Depuis longtemps, les autorités indonésiennes n’enquêtent pas comme il se doit sur les affaires présumées d’homicides illégaux et les allégations faisant état d’autres violations des droits humains commises par les forces de sécurité, a déclaré Joanne Mariner, directrice du programme Réaction aux crises d’Amnesty International.

« Il est crucial d’enquêter sur ces cas et d’amener les responsables présumés à rendre des comptes pour faire respecter les droits humains et obtenir la paix en Papouasie. »

Restrictions concernant la liberté de mouvement et l’apparence

Les recherches d’Amnesty International ont révélé que d’importantes restrictions de la liberté de mouvement des habitant·e·s avaient accompagné le renforcement de la présence des forces de sécurité et l’escalade du conflit. Des personnes ont affirmé avoir dû demander la permission des forces de sécurité indonésiennes pour des activités banales telles que jardiner, faire des courses ou se rendre dans un autre village.

Lian a déclaré : « Lorsque nous allons faire des courses en ville, on nous demande où nous allons, de quel village nous venons, où nous habitons. Puis sur le chemin du retour, nos achats sont contrôlés. Même nos sacs doivent être contrôlés chaque jour par les forces de sécurité. »

Plusieurs personnes interrogées ont en outre indiqué que les forces de sécurité limitent l’utilisation de certains appareils électroniques, comme les téléphones mobiles et les appareils photo, et qu’il leur arrive d’être arrêtées en raison de leur coiffure, que les autorités associent systématiquement aux combattants indépendantistes.

« Notre peuple aime avoir les cheveux longs ; cela fait partie de notre culture, non seulement en Papouasie mais aussi dans toute la Mélanésie. On m’a interrogé plus de 10 fois sur mes cheveux et ma moustache. Ils arrêtent beaucoup de gens parce qu’ils portent les cheveux longs et une moustache. Ils leurs posent des questions et les frappent », a déclaré Gema, qui vit dans la région.

Complément d’information

Amnesty International ne prend aucunement position sur le statut politique des provinces d’Indonésie, ni sur les appels à l’indépendance. L’organisation collecte et diffuse des informations sur les violations des droits humains, quel que soit le contexte politique dans lequel elles sont commises.

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