Irak, il faut mettre fin à la « campagne de terreur »

Une famille court dans la rue pour échapper aux bombes

Les autorités irakiennes doivent assumer leurs responsabilités et prendre immédiatement des mesures efficaces en vue de mettre fin à la campagne mortelle de harcèlement, d’intimidation, d’enlèvements et d’homicides délibérés visant les militant·e·s et manifestant·e·s à Bagdad et dans d’autres villes, a déclaré Amnesty International le 13 décembre.

L’organisation a recueilli les témoignages de neuf militant·e·s, manifestant·e·s et proches de militant·e·s disparus à Bagdad, Karbala et Diwaniya, qui ont déclaré que ce qui se passait dans le pays était une « campagne de terreur » et qu’il « n’y a pas d’endroits sûrs », après qu’un grand nombre de manifestant·e·s et de militant·e·s ont été tué·e·s, enlevé·e·s ou soumis·es à une disparition forcée ces deux dernières semaines, pour la plupart en revenant de manifestations. D’autres manifestant·e·s ont réussi à s’enfuir après avoir été la cible de tirs.

« L’absence totale de réaction de la part des autorités ces dernières semaines a ouvert la voie à une nouvelle phase de cette tentative claire d’écraser les manifestations en Irak en répandant la peur au sein de la population. L’inaction du gouvernement reflète, au minimum, son assentiment et, dans certaines circonstances, sa complicité dans des cas de disparitions forcées, de torture et d’homicides illégaux de personnes manifestant pour réclamer le respect de leurs droits humains  », a déclaré Lynn Maalouf, directrice des recherches pour le Moyen-Orient à Amnesty International.

« Le fait que le gouvernement ait démissionné ne signifie pas qu’il peut se dérober à ses responsabilités. Il reste la première autorité responsable de protéger toute la population du pays, y compris les manifestant·e·s, qui doivent être autorisé·e·s à se réunir pacifiquement sans craindre d’être victimes de représailles, et encore moins d’être enlevé·e·s ou de se faire tirer dessus. »

Tentatives d’homicide et homicides ciblés

Des militant·e·s et des manifestant·e·s ont signalé plusieurs tentatives d’homicide visant de manifestant·e·s, pris pour cible particulièrement alors qu’ils revenaient de zones de manifestations la semaine dernière. D’après des manifestant·e·s, le ciblage aléatoire de militant·e·s et de manifestant·e·s a créé une atmosphère de terreur. Un manifestant a déclaré : «  Nous essayons tous de comprendre la logique. Mais quand un manifestant ordinaire et un militant de premier plan sont pris pour cible de la même manière, il n’y a qu’un objectif : terroriser tout le monde, cibler tout le monde. »

Le militant Fahem al Tai a été abattu le 8 décembre dans la ville de Karbala (sud du pays), et le corps d’Ali Najm al Lami, un autre militant, a été découvert avec une blessure par balle à la tête, à Bagdad, tôt le 11 décembre. D’après des militant·e·s et des témoins avec qui Amnesty International s’est entretenue, Ali Najm al Lami, qui était originaire du gouvernorat d’al Wasit, se rendait chez des proches après avoir participé aux manifestations de la place Tahrir.

Un autre témoin a déclaré à l’organisation que, plus tôt dans la semaine, des hommes masqués à bord d’une voiture avaient tiré sur trois manifestants qui venaient de la place Tahrir et rentraient chez eux dans l’est de Bagdad. Deux d’entre eux ont été blessés.

Un autre manifestant de Bagdad a déclaré : « Ils nous ont tiré dessus et maintenant, ils nous attendent dans des ruelles et près de chez nous... Avant ces fusillades, nous avons eu une semaine de “nuits des couteaux”. Des hommes et des garçons en civil se faisaient passer pour des manifestants et provoquaient des affrontements. J’ai vu un garçon essayer d’agresser sexuellement une manifestante, et lorsque les autres garçons à proximité sont intervenus pour l’en empêcher, il s’est battu avec eux. Soudain, d’autres hommes et garçons frappaient les manifestants, et dans le chaos, trois manifestants ont été poignardés et personne ne sait par qui.  »

Un manifestant de Diwaniya a expliqué que lui et un autre manifestant avaient échappé à des hommes armés qui avaient tiré six ou sept fois sur leur voiture après les avoir arrêtés et leur avoir demandé de sortir du véhicule. Il a déclaré en avoir informé les autorités locales, signalant que des caméras de vidéo-surveillance étaient installées sur les lieux, mais qu’on lui avait dit que celles-ci ne fonctionnaient pas. Des représentants de l’État ont ensuite confirmé devant des témoins que les hommes armés étaient des membres de la police.

Enlèvements et disparitions

Dans le cadre de la pratique de disparitions et d’enlèvements mise en œuvre dans le pays, le militant et manifestant en faveur de l’environnement Salman Khairallah Salman et un autre manifestant ont été soumis à une disparition forcée dans le quartier d’al Kadhmiyah, à Bagdad, où ils s’étaient rendus pour construire des tentes pour les manifestant·e·s de la place Tahrir. D’après les proches de Salman Khairallah Salman, les deux hommes ont cessé de répondre à leurs téléphones après midi et, à partir de 15 heures, leurs téléphones semblaient avoir été éteints. Bien qu’ils en aient informé les autorités, ils sont sans nouvelles des deux hommes depuis. Ils ont déclaré : « Il y a deux semaines environ, Salman avait reçu des menaces indirectes indiquant qu’il était surveillé... Mais il n’en a pas tenu compte. » Leurs proches ont informé Amnesty International que les deux hommes étaient vraisemblablement détenus et interrogés au centre de détention de l’ancien aéroport de Muthanna.

Une autre manifestante de Karbala a déclaré à Amnesty International que, le 8 décembre, des hommes masqués à moto avaient essayé de la forcer à monter dans un véhicule tout-terrain alors qu’elle quittait les manifestations organisées près du rond-point de Tarbiya. Elle a expliqué qu’elle avait été interrogée plus tôt cette semaine par une conductrice à propos de ses activités de collecte de dons et de mise en place d’une aide médicale pour les manifestant·e·s dans la ville.

«  Vous ne pouvez pas imaginer la peur que nous ressentons actuellement. Mais rien ne sert de fuir. Clairement, ils savent où vivent les militants. Ils savent où sont nos familles  », a déclaré à Amnesty International un manifestant de Bagdad.

«  Ils [les hommes armés] sont partout, mais nous ne les voyons pas. Les manifestants évitent certaines rues [de Bagdad], parce que des gens disparaissent. Certains manifestants n’ont pas quitté la place Tahrir depuis des semaines parce qu’ils ne veulent pas prendre le risque de rentrer  », a ajouté un autre manifestant de Bagdad.

Plusieurs manifestant·e·s qui avaient été soumis·es à une disparition forcée le 6 décembre dans la zone d’al Sinek, à Bagdad, après être arrivé·e·s de la ville de Karbala, ont été libéré·e·s le 11 décembre. Des images vidéo montrent les manifestant·e·s libéré·e·s arrivant à Karbala avec des contusions, dans l’incapacité de marcher sans aide. Un témoin a décrit l’un des manifestants libérés : «  Son visage était bleu. Il avait clairement été frappé. »

Les manifestant·e·s ont déploré le silence des autorités face aux enlèvements et aux tentatives d’homicide. L’un d’eux a déclaré : « Il est inimaginable que toutes les images de vidéo-surveillance n’aient pas permis une seule arrestation. Le gouvernement a démissionné et il semble avoir oublié qu’il a toujours le devoir de protéger la population.  »

«  La communauté internationale doit dénoncer la situation en Irak et prendre des mesures pour y remédier de toute urgence, alors que les événements prennent une nouvelle voie dangereuse et risquent de s’aggraver davantage encore. La population irakienne souffre trop, depuis trop longtemps des cycles de violence successifs. Cela doit prendre fin », a déclaré Lynn Maalouf.

Amnesty International a appelé à maintes reprises les autorités irakiennes à mettre fin à la campagne d’intimidation incessante des manifestant·e·s menée dans le pays depuis le début des manifestations en octobre. Depuis le début des manifestations le 1er octobre, l’organisation a recensé des cas de recours à une force meurtrière, notamment à des balles réelles, par les forces de sécurité contre des manifestant·e·s pacifiques, des cas d’utilisation de grenades lacrymogènes de type militaire causant des blessures mortelles, et des cas d’enlèvements et de disparitions forcées.

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