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Kosovo. « Le jour où j’ai perdu ma mère »

La mère de Dragan Piljevi ? a été enlevée et tuée au lendemain du conflit armé au Kosovo, en 1999. Ses meurtriers n’ont toujours pas été traduits en justice.

Je m’appelle Dragan Piljevi ?. Je suis né à Priština [Prishtina en albanais], au Kosovo-Metohija. J’ai 46 ans. Avant, je croyais en Dieu, en la bonté, en la justice. Le 28 juin 1999 j’ai perdu une grande partie de mes convictions. Ce jour-là, j’ai perdu ma mère.

Elle a été enlevée par des Albanais de Priština. C’est tout ce que j’ai réussi à savoir. Je n’ai pas pu savoir si elle était encore en vie quelque part, si elle souffrait. J’ai frappé à toutes les portes pour essayer d’obtenir de l’aide, celles des ambassades, des églises, des partis politiques. Partout on m’écoutait – mais personne ne pouvait m’aider. J’ai reçu une réponse un an plus tard – cruelle, sans appel. Sur des photos de vêtements retrouvés dans des fosses communes j’ai reconnu ceux de ma mère. C’est ainsi que j’ai appris que ma mère avait été tuée. Ses restes m’ont été remis le 16 août 2011, dans un sac poubelle.

À cette époque-là, tous les jours on entendait parler de quelqu’un qui avait été enlevé, violé, tué. Quelques jours avant d’être enlevée, ma mère m’avait raconté au téléphone qu’elle avait vu de sa fenêtre une femme du bâtiment voisin se faire poignarder par des hommes armés. Je n’étais pas là à ce moment-là, mais j’ai emmené ma famille, c’est-à-dire ma femme enceinte et notre fils, chez des proches parents de ma femme en Serbie.

J’étais inquiet pour ma mère. Je lui disais constamment qu’elle devait faire attention et j’essayais de la convaincre de partir, elle aussi. Mais elle ne voulait pas. Elle me disait qu’elle était là chez elle et qu’elle n’avait rien à craindre puisqu’elle n’avait fait de mal à personne. Aujourd’hui, 15 ans après, je regrette d’avoir accepté qu’elle reste et de ne pas l’avoir emmenée avec nous. Au lieu de cela, je me disais que si elle voulait rester, il fallait la laisser. Qui pourrait bien lui faire du mal, une vieille retraitée atteinte d’une tumeur ?

J’étais très proche d’elle et je pouvais tout lui dire. Elle pouvait être sévère, mais avec moi elle était chaleureuse. Et en plus elle était courageuse. Les voisins m’ont raconté qu’elle n’a pas poussé un seul cri quand elle a été emmenée, même quand ses ravisseurs l’ont poussée dans l’escalier et forcée à monter dans une voiture, un fusil dans le dos. Un autre voisin, Zoran Djosic, a tenté de l’aider et de la protéger – mais il a été emmené, lui aussi.

Le compte rendu officiel disait que le corps de Petrija Piljevi ? avait été retrouvé dans la fosse commune de la colline de Dragodan, à Priština, et qu’il présentait deux traces de balles, un à la poitrine et un dans le ventre. Comment décrire la douleur que j’ai ressentie, l’impression que j’ai eue d’être réduit en miettes ? Je me suis consolé à la pensée qu’ils l’avaient tuée tout de suite et qu’ils ne l’avaient pas torturée longtemps. Depuis, j’attends que les criminels soient traduits en justice. À ce jour, personne n’a eu à rendre des comptes.

Pendant les premières années après la guerre, les affaires d’enlèvements et de meurtres de Serbes étaient traitées par la force de maintien de la paix dirigée par l’OTAN (la KFOR) et par la Mission d’administration intérimaire des Nations unies au Kosovo (l’UNMIK). J’ai déposé plusieurs plaintes, mais les enquêtes sur l’enlèvement de ma mère ont été abandonnées. Tout ce temps-là, j’avais mal. Je me sentais impuissant, j’étais angoissé. J’étais hanté par l’image de ma mère me regardant depuis la porte de son appartement, la dernière fois que je l’ai vue.

Le seul soutien positif que j’ai reçu est venu d’Amnesty International, qui a fait pression sur les institutions et qui s’intéressait à mon problème. J’ai reçu des centaines de lettres de solidarité de membres d’Amnesty qui me disaient de tenir bon, de ne pas perdre espoir. Ces messages me rappellent que je ne suis pas seul et que justice peut encore être rendue. Merci, Amnesty !

Quinze ans après la fin du conflit armé international au Kosovo, environ 1 700 personnes sont toujours portées disparues dans ce pays. Amnesty International exhorte les autorités de la Serbie et du Kosovo à mener des enquêtes indépendantes et efficaces sur les responsables présumés de disparitions forcées et d’enlèvements commis avant, pendant et après le conflit armé international.

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