Communiqué de presse

L’Ukraine courtise l’UE à l’étranger, mais entrave les libertés à l’intérieur de ses frontières Par Heather McGill, chercheuse sur l’Ukraine à Amnesty International

Les Ukrainiens sont descendus dans les rues par dizaines voire centaines de milliers pour protester contre le changement de cap de dernière minute de leur gouvernement. Le 21 novembre, le Conseil des ministres a en effet annoncé qu’il allait freiner l’Accord d’association avec l’Union européenne (UE), qui devait être signé à Vilnius, en Lituanie, le 29 novembre.

Pour beaucoup, la signature de l’accord d’accession à l’UE est une carotte pour inciter l’Ukraine à adopter des changements importants en matière de droits humains. En l’absence d’un accord, cela ne doit pas briser l’élan vers un meilleur respect de ces droits pour la population ukrainienne.

Dimanche 24 novembre, au moins 100 000 personnes s’étaient rassemblées dans deux places du centre de Kiev, la capitale ukrainienne. Les autorités ont publiquement soutenu les manifestations. Le lendemain, le président Viktor Ianoukovitch a applaudi les manifestants et souligné qu’il n’y avait pas d’alternative à la construction d’une société ukrainienne conforme aux normes européennes.

Pourtant, en contraste flagrant avec cette ligne officielle, les autorités et la police locales bafouent à travers le pays les normes internationales relatives aux droits humains. Le droit à la liberté de réunion a été restreint dans 13 villes et la police a recouru à la force contre des manifestants pacifiques à Kiev, Odessa et Mikolaïv, selon l’Union ukrainienne d’Helsinki pour les droits de l’homme.

La pression de l’UE a déjà incité l’Ukraine à adopter des lois favorables aux droits humains, à l’instar du nouveau Code de procédure pénale. Le projet de loi visant à réformer le Bureau du procureur général et à établir un Bureau national d’investigation constituerait une avancée majeure contre l’impunité dont jouissent les policiers ukrainiens responsables d’actes de torture et de mauvais traitements. Cette pression ne doit pas faiblir et l’Ukraine doit poursuivre sur sa lancée. Les récents événements font ressortir à quel point l’impunité de la police et la liberté de réunion sont liées.

Dans certaines villes, les autorités locales ont décrété l’interdiction totale de manifester ; le maire de Kharkiv a pris comme prétexte une épidémie de grippe pour proscrire tous les rassemblements publics dans la ville. Défiant cette interdiction, les militants locaux protestent en portant des masques de chirurgien.

Dans d’autres villes, des manifestants ont été frappés et poursuivis en justice.

À Odessa, les autorités locales ont recouru à des mesures plus extrêmes pour stopper les manifestations. Samedi 23 novembre, plus de 2 000 personnes se sont réunies sur le boulevard Primorsky. À 4 heures le lendemain matin, un tribunal a rapidement interdit la manifestation, même s’il ne restait plus qu’une quarantaine de personnes.

Oleksi Tchorny, chef du parti de l’Alliance démocratique, a été roué de coups par les policiers d’Odessa, aspergé de gaz lacrymogène dans un endroit confiné, puis condamné à cinq jours de détention administrative. Son crime ? Avoir crié des slogans hostiles au gouvernement et à la Constitution. Il a été inculpé pour injures proférées en public et houliganisme. Un autre manifestant a également été condamné à trois jours de détention. Tous deux doivent encore purger leur peine.

Oleksi Tchorny a raconté à Amnesty International ce qui s’est passé lorsqu’il a été extirpé de la manifestation : « Deux policiers m’ont arrêté. Ils ne se sont pas présentés et ne m’ont pas expliqué pourquoi. Ils m’ont poussé dans le fourgon, m’ont asséné des coups de poing dans le ventre, pour que ça ne laisse pas de traces, et m’ont plaqué la tête par terre. Ensuite ils m’ont fourré dans un box [à l’intérieur du fourgon] et m’ont asséné des coups de matraque sur la tête, les épaules et le dos. Puis, ils ont lancé du gaz lacrymogène à l’intérieur du box et ont refermé la porte. Je pouvais à peine respirer. »

Cet opposant a été inculpé sur la base de déclarations écrites de trois témoins, bien qu’une vidéo de la police présentée au tribunal aille à l’encontre de ces témoignages. Le juge n’a pas remis en cause les éléments contradictoires et a rejeté la requête d’Oleksi Tchorny qui souhaitait citer des témoins pour sa défense.

Le 25 novembre, à bord d’une camionnette, un groupe de sept jeunes hommes rentraient à Lviv, ville située dans l’ouest de l’Ukraine à seulement 80 kilomètres de la frontière polonaise, donc de l’UE, après avoir participé la veille à une manifestation devant le Conseil des ministres. Vers minuit, ils ont été arrêtés et frappés par des policiers antiémeutes. L’un d’entre eux, Oleg Matiach, diplômé de droit âgé de 28 ans, a été inculpé de houliganisme pour avoir frappé un policier sur le casque à l’aide d’une matraque en caoutchouc lors d’un affrontement le 24 novembre. Il est passible d’une peine allant de trois à sept ans de prison.

Ses compagnons affirment qu’ils se trouvaient tous parmi la foule, pacifiquement, au moment des faits présumés. Lors d’un entretien, le policier a affirmé qu’il n’avait pas cherché à être soigné car il n’était pas blessé. Quant à Oleg Matiach, il a été soigné à l’hôpital pour une commotion cérébrale et de légères blessures au visage et sur le crâne, ainsi que des contusions. Les policiers d’un commissariat local ont tout d’abord refusé d’enregistrer les plaintes déposées par les sept hommes, avant de s’y résigner lorsqu’un groupe de délégués parlementaires est arrivé et l’a exigé.

L’histoire d’Oleksi Tchorny et d’Oleg Matiach est symptomatique des violations de la liberté de réunion et des violences policières perpétrées ces derniers temps en Ukraine.

Si le président Viktor Ianoukovitch souhaite sincèrement bâtir une société fidèle aux valeurs de l’Europe – et aux normes internationales – il doit étayer cet engagement par une action concertée afin de faire respecter le droit à la liberté de réunion et tous les droits humains. Il doit en premier lieu veiller à ce que les allégations d’Oleksi Tchorny et d’Oleg Matiach fassent rapidement l’objet d’investigations efficaces et indépendantes.

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