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La vérité et le débat sont les victimes du discours sur la « sécurité nationale » au Soudan du Sud

Par Alex Neve, secrétaire général d’Amnesty International Canada (anglophone), actuellement à Djouba, au Soudan du Sud

« Arrêtez de publier des articles sur le fédéralisme » - ceci est la mise en garde adressée aux médias du Soudan du Sud fin juin, par téléphone et à l’occasion de visites de membres des forces gouvernementales.

Le Service national de la sûreté a décidé qu’aborder la question du fédéralisme était une menace à la « sécurité nationale » - une conception de la gouvernance adoptée par des États du monde entier, d’ores et déjà inscrite dans la Constitution provisoire du Soudan du Sud. Aucun décret écrit ne confirmait pourtant cet avertissement lourd de menaces.

Alfred Taban, l’inébranlable rédacteur en chef du Juba Monitor, a été scandalisé. Alors il a dénoncé ces manœuvres dans un éditorial percutant le 1er juillet. Il a annoncé que son journal ne se plierait pas à une exigence qu’il considérait inconstitutionnelle, la qualifiant d’atteinte à la liberté d’expression et, au bout du compte, d’entrave à la sécurité nationale elle-même.

Et les responsables de la sécurité nationale ont réagi. Le lendemain, tous les exemplaires de ce quotidien de grande diffusion ont été saisis tôt le matin. Les lecteurs en ont été privés.

Ce n’est pas la première fois que cela arrive à Alfred Taban et au Juba Monitor.

Le Juba Monitor n’est en effet pas le seul média ainsi pris pour cible. Lundi 7 juillet, la sécurité nationale a saisi tous les exemplaires de The Citizen. Le 3 juillet, ce journal avait publié une lettre écrite par le ministre de l’Information du pays, condamnant toute censure des articles ayant trait au fédéralisme. Puis, samedi 5 juillet, un article paru en première page faisait état d’une déclaration forte de la Commission des droits humains du Soudan du Sud, rejetant également la « censure concernant le fédéralisme ». Aussi incroyable que cela puisse paraître, The Citizen a été sanctionné pour avoir relayé les propos d’un ministre et de l’organe national de défense des droits humains.

Les articles, tribunes, interviews radio et reportages télévisés portant sur le fédéralisme s’inscrivent dans un débat plus large et vraiment nécessaire qui doit absolument avoir lieu au Soudan du Sud, l’État le plus jeune du monde, qui commémorera son indépendance le 9 juillet. À l’heure actuelle, le pays a besoin de réfléchir de toute urgence à des solutions durables à la crise politique et au conflit armé interne de ces derniers mois, qui ont mené à une catastrophe humanitaire et en termes de droits humains.

Le gouvernement doit encourager ce débat et s’en féliciter ; il ne faut pas l’ériger en infraction et le mettre au rebut.

Attaques contre la liberté d’expression

Le décret relatif au fédéralisme ne fait que rallonger la liste croissante des mesures récentes montrant clairement que la liberté d’expression est prise pour cible au Soudan du Sud. Le Service national de la sûreté a par ailleurs invoqué des problèmes de sécurité lorsqu’il a plus tôt été demandé aux journalistes de s’abstenir de reprendre les propos d’individus faisant partie de l’opposition armée. Journalistes, rédacteurs en chef, éditeurs et diffuseurs sont visés par des actes d’intimidation, des menaces et un harcèlement croissants. Certains ont été agressés, arrêtés ou expulsés hors du pays. Les locaux de plusieurs organes de presse ont été cambriolés ou ont vu leurs équipements confisqués. Et la censure prend de l’ampleur, notamment avec la saisie d’exemplaires de journaux.

Nous avons pris connaissance d’informations faisant état de 70 cas graves concernant des journalistes dans le pays, en particulier à Djouba, au cours des seuls neuf derniers mois. Le côté systématique est manifeste. La répression s’intensifie.

Les inquiétantes conséquences de la répression des médias

Avant l’indépendance, en juillet 2011, Alfred Taban a enduré pendant de longues années la répression visant les médias au Soudan lorsqu’il travaillait comme journaliste à Khartoum. De son point de vue, cependant, ce qui se passe actuellement au Soudan du Sud est encore plus inquiétant. Comme il nous l’a dit, « À Khartoum, nous nous attendions à ce que [les autorités soudanaises] nous voient comme des ennemis ; ici, nous sommes censés être entre frères. »

Parallèlement, l’initiative de longue date pour l’adoption de lois relatives aux médias au Soudan du Sud est au point mort. Ce projet n’est pas parfait, mais il constitue une avancée dans la bonne direction. Il a été adopté par le Parlement en juillet 2013, et a été soumis au président Salva Kiir pour approbation. Un an plus tard, personne ne semble savoir quand ni même si le président va le promulguer.

Le Service national de la sûreté joue un rôle actif dans la surveillance et la régulation des activités des médias sous couvert de protection de la sécurité nationale, en particulier depuis que le conflit a éclaté le 15 décembre. Il a convoqué journalistes et membres de la société civile, donné des directives verbales, et ordonné à au moins une publication de cesser ses activités. Ces agissements n’ont aucun fondement juridique - à vrai dire aucune loi ne régit le fonctionnement du Service national de la sûreté.

Ce mélange de vide juridique et de répression des médias est profondément alarmant. Ici, de nombreuses personnes estiment que les deux sont liés.

La crise s’amplifie

Et puis il y a le contexte plus large en matière de droits humains.

Le Soudan du Sud continue à se remettre des graves violations des droits humains et de la catastrophe humanitaire choquante résultant des affrontements ayant éclaté au sein de l’armée du pays, l’Armée populaire de libération du Soudan dans la nuit du 15 décembre 2013. Les combats ont rapidement débordé des casernes, et des civils ont été visés - d’abord à Djouba, puis à travers le pays.

Les violences qui ont suivi entre les forces loyales au président Kiir et ceux qui ont pris les armes en faveur de Riek Machar, son ancien vice-président, ont été marquées par des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité de grande ampleur et d’une brutalité choquante dans de nombreuses parties du pays. Les deux camps sont responsables. Notre rapport intitulé Nowhere safe : Civilians under attack in South Sudan, rendu public en mai, l’a très clairement montré.

Il n’existe pas d’estimations fiables du nombre de personnes tuées. En janvier, l’International Crisis Group a déclaré qu’il s’élevait à au moins 10 000 personnes. C’était il y a six mois.

Près d’1,5 millions de personnes ont fui leur domicile. Quelque 400 000 personnes se sont réfugiées dans des pays voisins ; 1,1 million restent déplacées à intérieur du pays. Parmi ces dernières, 100 000 personnes particulièrement vulnérables ont trouvé refuge à l’intérieur de bases de maintien de la paix des Nations unies, ce qui est sans précédent pour l’ONU. Mais compte tenu de l’insécurité et de l’hostilité omniprésentes tout autour, nombre de ces sites sont quasiment devenus des camps de détention, fermés afin de maintenir le danger à l’extérieur. Les femmes, hommes et enfants qui s’y sont réfugiés se retrouvent prisonniers.

Parallèlement, un accord de « cessation des hostilités » est régulièrement enfreint et des rumeurs circulent selon lesquelles les deux camps se réarment, recrutent et se préparent à de nouveaux combats.

« La justice ça n’existe pas »

Personne n’a rendu de comptes pour ces terribles crimes. Un comité présidentiel a été établi pour enquêter, mais rares sont les personnes qui savent sur quoi et comment. Cela ne fait rien pour rassurer la population quant à l’éventualité d’une fin prochaine pour la crise. Un représentant des personnes déplacées sur l’un des sites accueillant ces dernières dans les bases des Nations unies nous a dit franchement : « La justice ça n’existe pas ici. »

Sur la scène internationale, l’Union africaine (UA) a chargé une commission d’enquête de « mener des investigations sur les atteintes aux droits humains et autres violations commises pendant le conflit armé au Soudan du Sud. » Cette commission a présenté un rapport à l’UA fin juin.

Tout cela survient alors que le pays s’apprête à commémorer le 3e anniversaire de son indépendance, le 9 juillet. Il est temps de s’engager pleinement en faveur de la protection des droits humains au Soudan du Sud.

Mettre fin à la répression contre les médias serait une manière facile d’améliorer la situation. Le respect de la liberté d’expression n’est pas une menace à la sécurité nationale au Soudan du Sud. Bien au contraire, car il est essentiel à la protection des droits humains, au rétablissement de la sécurité et à la fin de la crise dévastatrice dans ce pays.

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