COMMUNIQUÉ DE PRESSE

« La vraie valeur de notre présence » – Les avocats syriens risquent la détention et la mort au nom de la justice

Par un avocat de Damas spécialisé dans la défense des droits humains *

Être un avocat spécialiste des droits humains en Syrie n’a jamais été facile. Nous avons toujours été vulnérables aux poursuites ou menacés d’arrestation par les autorités. Cependant, ces dernières années, la situation est devenue de plus en plus intenable.

Les avocats spécialistes des droits humains sont devenus une cible permanente. Les autorités ont lancé une campagne d’intimidation à leur encontre et en ont exclu plusieurs du syndicat des avocats. Beaucoup ont été arrêtés ou sont morts des suites de la torture en détention.

Les avocats sont aussi régulièrement menacés par des groupes armés dans les zones qui échappent au contrôle de l’État. Certains ont été enlevés par de tels groupes, comme Razan Zaitouneh, éminente avocate militante des droits humains, qui a disparu à Douma en décembre 2013.

J’ai perdu un certain nombre de collègues qui ne sont pas ressortis vivants de détention. C’est le cas par exemple de Burhan al Siqal, qui a trouvé la mort en détention fin 2013, laissant derrière lui quatre jeunes enfants, et de Maen Ghoneimi, dont la famille a appris le décès en détention il y a trois semaines. Ces deux hommes étaient d’excellents avocats ; leur dévouement pour la justice s’accompagnait de la conviction inébranlable que les Syriens méritent un avenir meilleur.

Quand le peuple syrien est descendu massivement dans la rue pour exiger la liberté en mars 2011, ils ont été parmi les premiers avocats à témoigner fermement leur solidarité avec les manifestants.

J’ai été durement éprouvé par la nouvelle de la mort de Burhan al Siqal et de Maen Ghoneimi. Je les connaissais personnellement et j’étais en contact quotidien avec eux au tribunal. En Syrie, de nombreuses victimes perdent la vie chaque jour entre les mains des forces de sécurité et de l’administration pénitentiaire.

Plus personne ne s’étonne d’apprendre la mort d’un détenu. Nous espérions que les avocats seraient mieux traités, ou au moins que leur vie serait épargnée. Mais nous avons depuis longtemps perdu tout espoir de voir le régime syrien respecter quoi que ce soit.

La nouvelle de la mort de Maen a eu un effet encore plus dévastateur sur sa famille, qui a refusé d’y croire pendant plusieurs jours, s’accrochant désespérément à l’espoir qu’il y ait eu erreur sur la personne.

Tout au long de la détention de cet homme, ses proches n’avaient pas été autorisés à lui rendre visite et n’avaient reçu aucune information officielle sur le lieu où il se trouvait. Les seules nouvelles dont ils disposaient provenaient d’anciens détenus qui avaient été incarcérés avec lui.

Burhan a été arrêté lors d’une descente des forces de sécurité dans un quartier du centre de Damas. Il a été interpellé parce qu’il aidait des personnes déplacées ayant fui les zones de combat, et parce qu’il affirmait haut et fort défendre le droit des gens à la liberté et à la dignité.

Maen a été arrêté par hasard alors qu’il montait dans une voiture, dans le quartier d’al Rabwa, pour rentrer chez lui. Les forces de sécurité ont découvert qu’il avait participé à des sit-in au palais de justice pour réclamer la libération de détenus et la fin du bain de sang.

Dans les zones assiégées, des avocats ont aidé les civils en donnant de la nourriture ou de l’argent. Ils ont aussi apporté de l’aide aux populations déplacées, ce qui les expose à un plus grand risque d’arrestation. Ils ont fait tout cela en plus de leur travail de base, qui consiste à défendre les prisonniers d’opinion dans les tribunaux et à offrir une assistance judiciaire aux détenus dans les prisons.

Ma collègue Jihan Amin en est un exemple. Elle a été arrêtée il y a deux mois et personne n’a eu de ses nouvelles depuis. Elle avait aidé de nombreuses familles dans le secteur où elle vivait et avait créé une organisation d’aide et de soutien aux personnes déplacées.

Trois autres personnes ont été arrêtées en même temps qu’elle, dont Ranim Matouq, la fille de l’éminent avocat Khalil Matouq, lui-même détenu depuis plus d’un an et demi. Les deux autres personnes interpellées étaient Marwan Hasbani, un autre avocat, dont la famille a appris la mort un peu moins d’un mois après son arrestation, et Nasser Bunduq, un poète.

Ce serait mentir que de dire que nous ne craignons pas pour notre bien-être physique et mental. Physiquement, nous avons peur d’être arrêtés et de mourir en détention. Psychologiquement, nous souffrons des horreurs dont nous sommes les témoins en termes de conditions de détention et de torture et de mauvais traitements des détenus.

Nous avons peur. Mais nous continuons à travailler car nous avons le sentiment que le combat en vaut la peine, et parce que c’est pour nous un moyen d’affirmer notre humanité.

Je ne pourrai vous décrire le sentiment d’accomplissement qui m’envahit lorsque j’ai aidé un détenu à obtenir sa libération, que je recueille les témoignages d’une famille ou que je parviens à soulager un peu les souffrances d’autrui par quelque moyen que ce soit. C’est dans ces moments-là que nous prenons conscience de la vraie valeur de notre présence.

* Pour des raisons de sécurité, nous tenons à préserver son anonymat.

Pour en savoir plus :

Syrie. Un an après sa disparition, la santé d’un avocat spécialiste des droits humains fait l’objet de vives craintes (2 octobre 2013) : http://www.amnesty.org/fr/library/info/MDE24/053/2013/fr

Syria : Abducted human rights lawyer Razan Zaitouneh and her three colleagues must be released unharmed (11 December 2013) : http://www.amnesty.org/en/library/info/MDE24/060/2013/en

Le site conjoint d’Amnesty International et d’autres organisations de défense des droits humains sur la situation des détenus syriens : http://free-syrian-voices.org

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