Une culture de la torture profondément enracinée

Sous le régime militaire, la nation insulaire de Fidji, dans l’océan Pacifique, a vu une culture de la torture s’enraciner parmi les pratiques des forces de sécurité, écrit Amnesty International dans un nouveau rapport rendu public dimanche 4 décembre.

Réputée pour ses plages de sable blanc et ses eaux turquoises à perte de vue, Fidji est connue comme une destination de vacances. Mais plus d’une décennie après le coup d’État de 2006, l’armée conserve le contrôle d’institutions clés, comme la police, s’accompagnant d’une militarisation du système de justice qui permet que la torture et d’autres formes de mauvais traitements restent impunies.

Le nouveau rapport d’Amnesty International, intitulé Beating Justice : How Fiji’s Security Forces Get Away with Torture, explique que des fonctionnaires en uniforme sur les îles fidjiennes font subir des passages à tabac, des viols et d’autres formes de violence sexuelle, des attaques par des chiens policiers, des blessures par balle et d’autres formes de torture, de mauvais traitements et de châtiments, en violation du droit international.

« La torture n’humilie pas seulement la victime. Elle avilit aussi son auteur, le vidant de son humanité. Si Fidji souhaite préserver sa réputation de nation insulaire reconnue pour sa beauté naturelle, elle doit mettre fin aux pratiques répréhensibles de ses forces de sécurité », a déclaré Kate Schuetze, spécialiste du Pacifique à Amnesty International.

« Non seulement les forces de sécurité savent que des actes de torture sont commis, mais elles entravent en outre l’établissement des responsabilités. Si les autorités fidjiennes ont ratifié la Convention des Nations unies contre la torture et se sont engagées à mettre fin à cette pratique cruelle, cela restera un geste vide de sens tant que des mesures décisives ne seront pas prises. »

Ce rapport est publié à peine quelques semaines après que deux affaires de torture imputées à des policiers ont été rendues publiques, en octobre 2016, et au moment du 10e anniversaire du coup d’État militaire ayant mené Voreqe « Frank » Bainimarama, le Premier ministre, au pouvoir.

Frappé, violé et tué

Dans un discours prononcé en octobre 2016, le Premier ministre a déclaré que la culture de « ce que nous appelons le buturaki - le passage à tabac - est profondément ancrée dans certaines zones de la psyché fidjienne ».

Les passages à tabac font partie des actes de torture et autres formes de mauvais traitements les plus communément utilisés par les forces fidjiennes de sécurité, en particulier contre les déliquants présumés et les personnes évadées de prison.

Le rapport revient sur cinq cas dans lesquels la victime a été battue à mort, succombant à des blessures lui ayant été infligées en détention.

Parmi les cas décrits figure celui de Vilikesa Soko, un homme de 30 ans père de trois enfants, qui a été frappé, violé et tué en août 2014. Vilikesa Soko était soupçonné de cambriolage. Après son arrestation, il a été interrogé, torturé puis hospitalisé pour des blessures graves.

Quatre jours après le début de son supplice, Vilikesa Soko est mort d’une embolie pulmonaire causée par plusieurs lésions traumatiques, notamment au rectum et au pénis, selon un rapport d’autopsie divulgué sur Internet.

En janvier 2007, deux personnes sont décédées des suites de leurs blessures après avoir été frappées par des soldats. Dans les deux cas, les auteurs des faits ont échappé à la justice, puisqu’ils ont été libérés moins d’un mois après leur condamnation - ne purgeant ainsi qu’une toute petite partie de la peine de quatre ans d’emprisonnement prononcée contre eux.

les auteurs des faits ont échappé à la justice, puisqu’ils ont été libérés moins d’un mois après leur condamnation

Sakiusa Rabaka, une des victimes mentionnées dans le rapport, n’avait que 19 ans lorsqu’il a été roué de coups, agressé sexuellement et forcé à effectuer des exercices militaires tandis qu’il se trouvait en détention à la base militaire de Black Rock, dans la ville de Nadi.

Huit policiers et un soldat ont été accusés de l’homicide de Sakiusa Rabaka. L’armée est toutefois intervenue pour entraver l’établissement des responsabilités, en essayant d’envoyer le soldat à l’étranger pour une mission de maintien de la paix des Nations unies.

En 2009, ces représentants des autorités ont été jugés et déclarés coupables. Mais à peine un mois après qu’ils ont entamé leur peine de quatre ans de prison, le directeur de l’administration pénitentiaire a prononcé leur libération anticipée.

« Aveux » forcés et menaces

Menaces et violences ont également été utilisées pour intimider des personnes et arracher des « aveux ». Dans une série de cas décrits dans le rapport, les tribunaux ont déterminé que les accusés avaient été forcés à signer des « aveux » après avoir été torturés par la police.

Lorsque le parquet les a convoqués, les témoins de la police ont affirmé que les accusés mentaient. Mais un examen plus approfondi a amené les juges à considérer que les aveux n’étaient pas recevables, la contrainte ayant été établie. Il demeure cependant un risque que les personnes disant avoir été torturées ne soient pas crues et que des aveux extorqués sous la contrainte soient admis à titre de preuve.

Dans un cas, des représentants des autorités ont frotté des piments écrasés sur le corps de cinq hommes accusés d’avoir cambriolé un magasin à Nadi, leur ont versé de l’eau dans les oreilles, leur ont fait tomber de lourds cailloux sur le dos et les ont frappés jusqu’à ce qu’ils « avouent ».

Des avocats représentant des victimes de torture ont également été pris pour cible.

Aman Singh, avocat de Rajneel Singh, propriétaire d’un cybercafé, a vu son client se faire agresser cette année à son domicile par deux inconnus qui ont essayé de l’étrangler et lui ont tiré dessus.

Depuis qu’Aman Singh, qui critique ouvertement le gouvernement, a accepté ce dossier, des individus se sont introduits dans son bureau par effraction à deux reprises, et ses associés ont été visés par de mystérieuses attaques.

« Je ne lâcherai pas mes hommes »

Aux termes de la Constitution fidjienne, les autorités jouissent d’une immunité de poursuites pour les agissements commis entre 2006 et 2014. Ainsi que le rapport l’indique, cela a débouché sur un climat de quasi-impunité, où les membres des forces de sécurité peuvent se soustraire à la justice pour de graves violations des droits humains.

Des informations relatives aux actes de torture perpétrés sont souvent étouffées par les autorités, pour finir par ressurgir après la diffusion sur Internet de vidéos et de rapports d’autopsie.

Face à ces informations, le gouvernement refuse non seulement de condamner les actes de torture ayant été commis, mais a en outre dans plusieurs cas offert son soutien sans équivoque aux membres des forces de sécurité incriminés.

« Au final, je ne lâcherai pas mes hommes, ni la police, ni quiconque d’autre est susceptible d’être nommé dans cette enquête », a déclaré Voreque « Frank » Bainimarama, Premier ministre et ancien commandant de l’armée royale fidjienne, en 2012.

« Nous ne pouvons pas nous débarrasser d’eux juste parce qu’ils ont fait leur travail en préservant la sécurité de cette nation et veillé à ce que nous puissions dormir paisiblement la nuit. »

Ces propos étaient en réaction à la diffusion sur YouTube d’une vidéo montrant des fonctionnaires en uniforme frappant et agressant sexuellement un homme à demi nu à l’arrière d’un camion.

Dans la vidéo, l’homme en question, Iowane Benedito, et une autre personne ont été frappés après s’être évadés de prison fin 2012. Malgré toute l’attention suscitée par cette vidéo, deux ans se sont écoulés avant qu’une enquête ne soit ouverte sur les actes de torture qu’elle avait révélés.

Dans d’autres affaires, l’établissement des responsabilités pour des actes de torture et d’autres formes de mauvais traitements imputés aux forces de sécurité a été entravé. Dans certains cas, les plaintes n’ont pas donné lieu à des enquêtes approfondies. L’armée est par ailleurs intervenue directement pour protéger des soldats mis en cause ou leur a permis de réintégrer leurs fonctions après qu’ils ont été déclarés coupables de graves infractions.

L’armée est par ailleurs intervenue directement pour protéger des soldats

Mais surtout, l’immunité accordée par la Constitution interdit l’ouverture d’enquêtes et de poursuites dans les cas de torture et d’autres formes de mauvais traitements pour des crimes ayant été commis il y a à peine deux ans.

« À Fidji, être amené à rendre des comptes pour des faits de torture est l’exception plutôt que la règle. Ce qui en résulte est un climat de quasi-impunité. Cela est dû au fait que la torture est mal définie en droit, que certains bénéficient d’une immunité de poursuites, que les garanties juridiques sont rares et qu’il n’existe aucun suivi indépendant », a déclaré Kate Schuetze.

Vers une nation fidjienne sans torture

Le rapport d’Amnesty International expose une série de mesures que les autorités fidjiennes doivent prendre si elles souhaitent honorer les obligations qui sont les leurs en vertu du droit international et débarrasser leur pays du fléau de la torture et des autres formes de mauvais traitements.

Le rapport demande aux autorités fidjiennes de faire en sorte qu’un suivi indépendant soit mis en place, que le cadre juridique fasse l’objet de réformes, et que les membres des forces de sécurité accusés d’actes de torture soient traduits en justice.

« Pour éradiquer la torture à Fidji, les autorités doivent retirer les tâches de maintien de l’ordre aux forces armées et l’armée ne doit pas être au-dessus des lois », a déclaré Kate Schuetze.

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