Le souvenir des crimes de guerre commis en Bosnie devrait hanter l’Europe

Voilà vingt ans, le 6 avril 1992, des hommes armés ouvraient le feu sur une manifestation pacifique à Sarajevo. Cinq personnes sont mortes ce jour-là. Un horrible pressentiment s’était emparé des Bosniaques au début de la tuerie. Samira, une étudiante en médecine de la ville de Bijeljina, m’avait confié : « Nous avons peur, mais j’ai envie de rester. » Samira avait raison d’avoir peur.

Au cours des trois années qui ont suivi, près de 100 000 personnes ont été tuées, dont la plupart étaient des civils. Une fois de plus, l’Europe était le théâtre d’un génocide et de crimes contre l’humanité. Et, pendant toute cette période, ou presque, le monde a détourné les yeux.

Couvrir les événements depuis la capitale bosniaque assiégée, comme je l’ai fait pour The Independent à l’époque, était déboussolant, pour dire le moins. Située à quelques heures seulement de Londres (Heathrow-Zagreb, puis Zagreb-Sarajevo en attrapant un avion des Nations unies), cette ville européenne assez quelconque était prisonnière d’un cauchemar qui, jusque-là, avait semblé inimaginable.

À la morgue municipale, l’un des corps étendus sur les tables était celui d’une fillette – dont personne ne connaissait le nom. Une expression tranquille se lisait sur son visage, comme si c’était une poupée de cire. Elle avait été tuée par un missile tiré par les forces bosno-serbes depuis les collines qui surplombent la ville. Le haut de sa tête avait été sectionné et des morceaux de son cerveau gisaient sur le sol. Elle portait encore son t-shirt rose et des leggings à fleurs, semblables à ceux que vous pourriez acheter chez Benetton ; le motif était identique à celui qu’aimait porter ma fille de cinq ans.

Vingt ans, à l’échelle du temps politique, c’est long. Dans le centre de Sarajevo, les cicatrices ne sont plus visibles. À côté du Holiday Inn – situé toujours au même endroit, dans la « Sniper Alley » – un centre commercial a ouvert ses portes. Une plaque indique l’endroit où 16 personnes ont été tuées par un obus de mortier serbe en mai 1992, tandis qu’elles faisaient la queue pour acheter du pain. Ces événements peuvent donner l’impression d’être de l’histoire ancienne. Après tout, certains des électeurs d’aujourd’hui étaient à peine nés lorsque le conflit a pris fin.

Et pourtant, cela n’appartient pas au passé. Pour les habitants de Bosnie-Herzégovine, la page n’a toujours pas été tournée. Un nouveau rapport d’Amnesty International raconte l’histoire de L., qui s’est cachée dans les bois près de Zvornik pendant un an. Elle a perdu son fils de un an en fuyant les troupes paramilitaires serbes, puis son enfant à naître lorsqu’elle a été torturée, après sa capture. Elle a ensuite été détenue dans trois camps différents, où elle a été violée à maintes reprises. « J’ai survécu, confie-t-elle, mais je suis la seule à savoir comment. »

Selon les estimations les plus optimistes, 20 000 femmes ont été soumises à une politique de terreur qui passait par des viols systématiques et d’autres formes de torture. Le fait que des tribunaux spécialisés dans le jugement de crimes de guerre, dont la Cour pénale internationale, reconnaissent désormais le viol comme un crime contre l’humanité, résulte directement du conflit bosniaque. Et pourtant, la grande majorité des victimes n’ont obtenu ni réparation, ni justice. Une femme le formule ainsi : « De quoi étais-je coupable lorsque j’avais 14 ans ? À qui avais-je fait du mal ? Tout cela, je ne l’oublierai jamais. »

Récemment, un événement aux répercussions inattendues a permis de mieux comprendre la nécessité d’aborder la question des viols et d’autres questions liées au conflit. La première, à Sarajevo, du nouveau film d’Angelina Jolie, Au pays du sang et du miel, dont l’histoire se passe pendant la guerre de Bosnie, a fait couler beaucoup d’encre et déclenché une « controverse ». L’événement a donné lieu à des protestations, à des plaintes, et même à des menaces de mort. Lorsque les mots « controverse », « film hollywoodien » et « récit historique » apparaissent dans la même phrase, on sait généralement à quoi s’attendre – au mépris consternant de la vérité par les producteurs. Dans le cas du film Au pays du sang et du miel, toutefois, le problème ne réside pas dans l’insuffisance de vérité, mais dans son trop-plein – sur le viol comme arme de guerre, sur la cruelle réalité de la purification ethnique, sur les civils abattus pour avoir osé mettre un pied hors de chez eux.

Des responsables politiques complaisants, en Grande-Bretagne et ailleurs dans le monde, ont détourné les yeux. Or, comme le fait remarquer l’un des personnages du film : « Ces meurtres ont des visées politiques. Mais ce sont quand même des meurtres ». Après trois ans de cauchemar, le massacre à Srebrenica, en 1995, de 8 000 hommes et jeunes garçons, sous le nez des forces de l’ONU, a marqué un tournant. La pression internationale s’est intensifiée ; en quelques mois, la guerre était terminée.

Outre le fait que les armes s’étaient tues, les années qui ont suivi ont donné d’autres raisons de se réjouir. Slobodan Milosevic, le chef des Serbes à Belgrade, et Radovan Karadzic, le chef des Serbes de Bosnie qui voulait mettre fin à l’intégrité de l’entité bosniaque, étaient persuadés que personne ne serait jamais tenu de répondre de ses actes pour les camps de torture par le viol et les autres crimes commis.

Lorsque je me suis entretenu avec Milosevic pour The Independent en août 1992 – je rentrais tout juste de Sarajevo, il assistait à une conférence à Londres – je lui ai demandé ce qu’il pensait de l’idée d’obliger les personnes coupables de crimes à rendre des comptes. Merveilleuse idée, a-t-il répondu. Se trouverait-il lui-même sur le banc des accusés un jour ? Milosevic a feint la surprise : « Moi ? Je suis pour la paix ! » Bizarrement, les responsables politiques l’ont cru.

Il faut dire que la justice semblait impensable à l’époque. Neuf ans plus tard, pourtant, Milosevic était livré à la Cour pénale internationale de La Haye. Karadzic lui aussi martelait : « Nous n’avons pas de tireurs embusqués. Eux seuls [les défenseurs de Sarajevo] en ont. » Il m’a également affirmé que seuls des « mercenaires albanais » avaient trouvé la mort lors du massacre de Bijeljina en avril 1992. C’était comme s’il voulait tourner en ridicule le reste de la planète. Comme Milosevic avant lui, Karadzic est actuellement en cours de jugement pour crimes contre l’humanité et génocide. Des organisations locales, comme le Réseau d’information et d’enquête des Balkans (BIRN), soulignent aujourd’hui l’importance de la justice pour asseoir la stabilité de la société. Selon les termes de Gordana Igric, administratrice du BIRN : « C’est surtout pour la nouvelle génération, qui grandit avec le sentiment d’être discriminée, que la vérité est importante. Et elle est aussi importante pour les victimes. »

L’accueil contradictoire réservé au film d’Angelina Jolie ces dernières semaines a mis au jour un clivage persistant. À Sarajevo, 5 000 personnes ont assisté à une projection exceptionnelle du film au stade Zetra, bondé pour l’occasion. Angelina Jolie y a été ovationnée. À Belgrade, la capitale serbe, une dizaine de personnes seulement seraient allées voir le film le jour de sa sortie. Un journal serbe a titré que la présentation du film avait été « un fiasco ». Ce qui est à la fois exact et inexact. Ce n’est un fiasco que si l’on reste dans le déni de ce qui s’est passé.

Le viol, et le recours au viol à des fins de déshumanisation, est au cœur du film choc d’Angelina Jolie. Il n’y a rien de fictionnel là-dedans. Les Serbes n’ont pas eu le monopole des crimes perpétrés pendant les guerres des Balkans, y compris le viol. Néanmoins, la culture du déni est aussi dérangeante aujourd’hui qu’elle l’était à l’époque. Si le pays veut régler ses comptes avec le passé, il faudra que certaines vérités qui font mal soient plus largement admises que cela n’est le cas aujourd’hui. Les victimes du conflit, dont beaucoup n’ont jamais été reconnues en tant que telles, ont le droit à la reconnaissance, à la justice et à des réparations.

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