Liban, Il faut enquêter sur le recours inquiétant à la force

Les autorités au Liban doivent ouvrir une enquête approfondie, indépendante et efficace sur la violente répression exercée le 14 décembre contre des manifestants largement pacifiques, la plus agressive depuis que les manifestations antigouvernementales ont éclaté à travers le pays il y a deux mois, a déclaré Amnesty International le 19 décembre 2019. Toute personne reconnue responsable d’avoir usé de la force illégalement, notamment en frappant violemment les manifestants et en faisant un usage excessif des gaz lacrymogènes, doit être amenée à rendre des comptes dans le cadre le plus approprié, une procédure pénale ou disciplinaire.

Dimanche 15 décembre, la ministre libanaise de l’Intérieur par intérim Raya Al Hassan a mis en garde contre les « infiltrés » qui cherchent à se servir des manifestations pour déclencher des « affrontements » et a demandé aux manifestants pacifiques de quitter la zone « pour leur propre protection ». Elle a annoncé une enquête interne « rapide et transparente » sur les violences de samedi.

« La ministre libanaise de l’Intérieur par intérim a annoncé une enquête interne, mais seule une enquête pénale indépendante menée par le bureau du procureur peut dissuader de recourir à une force excessive. Sinon, les manifestants continueront d’être en danger dans les rues, a déclaré Lynn Maalouf, directrice des recherches pour le Moyen-Orient à Amnesty International.

« Depuis le début des manifestations il y a près de deux mois, les forces de sécurité ont usé d’une force inutile et excessive contre les manifestants pacifiques en plusieurs occasions. Toutefois, la répression sans provocation à laquelle nous avons assisté samedi est de loin la plus virulente.  »

Des accrochages entre manifestants et forces de sécurité ont eu lieu les deux soirs suivants : la police a tiré des gaz lacrymogènes en réaction aux jets de pierres, de bouteilles d’eau et aux tirs de feux d’artifice des manifestants.

Des employés d’Amnesty International ont observé les manifestations sur le terrain, se sont entretenus avec sept témoins, dont deux blessés, et ont visionné des vidéos et des images des tirs de gaz lacrymogènes visant à disperser les manifestants.

« Les grenades lacrymogènes pleuvaient. »

Samedi 14 décembre 2019, vers 18 heures, des manifestants pacifiques – hommes, femmes, personnes âgées et enfants – se sont rassemblés devant le Parlement, dans la capitale Beyrouth. Ceux qui se trouvaient vers l’avant ont raconté à Amnesty International que vers 19 heures, sans aucune provocation, les policiers antiémeutes ont foncé à travers la foule, en grand nombre et accompagnés d’hommes en civil armés de matraques, et se sont mis à pourchasser et frapper les manifestants. En quelques minutes, ils ont commencé à tirer des salves incessantes de grenades lacrymogènes. Des dizaines de personnes ont été blessées par les coups et l’inhalation des gaz.

Une fois dispersés, les manifestants ont été pourchassés par la police sur près de deux kilomètres le long de l’axe principal. Une manifestante, Sara, a déclaré à Amnesty International : « Les gaz lacrymogènes étaient tirés sans discontinuer. Au départ, quatre [grenades] à la fois, puis on aurait dit des feux d’artifice, comme quand on était petits. Certains vomissaient, d’autres disaient de boire de l’eau, de sentir des oignons et du vinaigre ; personne ne savait ce qui se passait. »

Un autre militant a raconté qu’à son réveil le lendemain, il toussait encore à cause des gaz : « La quantité de gaz lacrymogènes était aberrante. On aurait dit des tirs à la mitrailleuse. Les grenades lacrymogènes pleuvaient.  »

D’après l’expert en armements d’Amnesty International, sur les images de grenades lacrymogènes retrouvées samedi, on peut voir qu’il s’agit de grenades CM4 de 56 mm fabriquées par l’entreprise française SAE Alsetex en octobre 2007.

La Croix-Rouge libanaise a indiqué avoir soigné 33 personnes sur le terrain et transporté 10 blessés dans les hôpitaux samedi soir. Parmi les personnes traitées sur place, certaines souffraient de difficultés respiratoires, de vomissements et de toux en raison de l’exposition aux gaz lacrymogènes. La Défense civile libanaise a indiqué avoir soigné 72 blessés sur place et en avoir conduit 20 autres à l’hôpital.

Amnesty International a interrogé l’un des médecins urgentistes de garde dans un hôpital proche soignant les manifestants blessés. Selon lui, environ 25 ont été admis samedi soir. Les types de blessures décrits résultaient surtout de coups, notamment des contusions, des dents cassées et des coupures nécessitant des points de suture. Une jeune femme ayant été frappée avait du sang dans les poumons, ce qui a causé des contusions et une secousse violente.

Trois personnes sont arrivées aux urgences sans papiers d’identité. Selon le médecin : « Elles ont expliqué que les policiers ont pris leurs papiers d’identité, puis les ont passées à tabac ; elles ont été frappées sur tout le corps et étaient enflées de la tête aux pieds. »

La police du Parlement a également traîné plusieurs manifestants sur la place derrière les barrières et les a frappés, insultés et menacés. Un manifestant blessé a raconté qu’il protégeait d’autres manifestants contre les coups, lorsque des policiers antiémeutes l’ont emmené derrière les barrières. Ils lui ont lié les mains derrière le dos et l’ont frappé pendant une vingtaine de minutes, jusqu’à ce qu’il n’y tienne plus. Il a déclaré : « Ils m’ont frappé là, derrière les barrières. C’est comme Guantanamo sur la place Nejmeh. »

« Il faut une enquête sur ces agissements et tout autre événement se rapportant à des violations des droits humains commises par des forces de sécurité. Une enquête indépendante qui permette d’amener les responsables présumés à rendre des comptes. Les manifestants pacifiques ont le droit d’obtenir justice et de demander réparation pour ce qu’ils ont subi ce week-end, et le seul moyen d’y parvenir, c’est d’aller devant une cour de justice indépendante », a déclaré Lynn Maalouf.

Complément d’information

Un mouvement de contestation ébranle le Liban depuis le 17 octobre. Les manifestants réclament le remaniement total d’une classe politique qu’ils accusent d’incompétence et de corruption. Ils demandent aux autorités de remédier à l’économie stagnante, à la hausse des prix, au fort taux de chômage, à la dégradation des services publics et à la corruption endémique et systémique.

Les manifestations à travers le Liban sont majoritairement pacifiques et la réponse de l’armée et des forces de sécurité est globalement réfrénée. Cependant, Amnesty International a recensé des cas de recours à la force illégale et excessive, notamment un cas de tirs à balles réelles contre des manifestants pacifiques. Autre cas, un militaire a tiré en l’air, avant de tirer et de tuer un manifestant pacifique, père de trois enfants. Amnesty International a constaté d’autres violations des droits humains commises par les autorités libanaises, notamment l’absence de protection des manifestants pacifiques, les arrestations arbitraires, la torture et les mauvais traitements.

Les événements de samedi rappellent les premiers jours des manifestations, lorsque les forces de sécurité ont recouru à une force excessive pour disperser les manifestants, tirant d’énormes quantités de gaz lacrymogènes sur la foule, pourchassant les manifestants dans les rues et les ruelles, sous la menace de leurs armes, et les rouant de coups.

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