Libye, usage illégal de la force meurtrière envers les migrants

Libye force de se sécurité

Les forces de sécurité libyennes et des milices à Tripoli ont usé de la force meurtrière illégale et d’autres violences lors d’une vague d’arrestations sans précédent touchant plus de 5 000 hommes, femmes et enfants originaires d’Afrique subsaharienne, détenus dans des conditions terribles, la torture et les sévices sexuels étant monnaie courante.

Le 1er octobre, des hommes armés membres de milices et des forces de sécurité affiliées au ministère libyen de l’Intérieur ont violemment fait irruption dans des habitations et des abris temporaires du quartier de Gargaresh à Tripoli, qui accueille une forte population de personnes réfugiées et migrantes, tirant des salves de balles réelles, détruisant des affaires et dérobant des objets de valeur. Les migrant·e·s et les réfugié·e·s terrifiés, dont plusieurs sont enregistrés auprès du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), ont alors été transférés dans des centres de détention à Tripoli, où ils sont privés d’un accès régulier et confidentiel au HCR et à d’autres agences humanitaires et sont soumis à des actes de torture et d’autres mauvais traitements.

« Les forces libyennes ont un bilan déplorable s’agissant de soumettre des personnes réfugiées et migrantes à des horreurs inimaginables, en toute impunité. User de la force meurtrière et illégale pour capturer des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants non armés, uniquement sur la base de leur origine ethnique, est une nouvelle abjection qui révèle le mépris total des autorités pour la vie et la dignité de ces personnes, a déclaré Diana Eltahawy, directrice régionale adjointe pour l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient à Amnesty International.

« Nous engageons les autorités libyennes à libérer immédiatement toutes les personnes détenues arbitrairement sur la seule base de leur situation au regard de la législation sur l’immigration et de diligenter des enquêtes sur tous les cas d’usage illégal de la force, de torture et de violences sexuelles. Dans l’intervalle, les autorités doivent s’assurer que les personnes placées en détention soient traitées avec humanité, dans des conditions conformes aux normes internationales et aient librement accès au HCR et autres acteurs humanitaires, sans délai. »

Afin de recueillir des informations sur le raid et ses conséquences, Amnesty International s’est entretenue avec des témoins, des victimes et des membres de leurs familles, et a examiné des dizaines de vidéos et de photographies diffusées par des témoins et publiées en ligne, sur la rafle et les centres de détention. Amnesty International n’a pas été en mesure de géolocaliser les vidéos de manière indépendante, mais a pu vérifier la localisation des personnes interrogées.

Raids violents, usage illégal de la force meurtrière, arrestations xénophobes

Selon des témoins et l’analyse des vidéos, le 1er octobre à l’aube, des hommes armés portant des uniformes avec les logos du ministère de l’Intérieur et de deux milices qui lui sont affiliées, la Force de soutien de la Direction de la sécurité et l’Agence de sécurité publique, dont le rôle dans les violations infligées aux personnes migrantes et réfugiées a déjà été constaté par Amnesty International, sont arrivés à Gargaresh. Certains se trouvaient à bord de véhicules blindés équipés d’armes montées et ont ouvert le feu à balles réelles sur les réfugiés et migrants non armés, tout en commençant à arrêter arbitrairement des milliers de personnes originaires d’Afrique subsaharienne.

Des témoins ont déclaré avoir vu au moins trois hommes touchés mortellement tomber à terre. Selon une déclaration de Georgette Gagnon, sous-secrétaire générale, coordonnatrice résidente et coordonnatrice de l’action humanitaire des Nations Unies en Libye, au moins un homme a été tué et 15 autres blessés par balle. Tirer à balles réelles sur des personnes non armées ne présentant aucune menace imminente pour la vie ou ne risquant pas de blesser autrui constitue une violation flagrante des droits humains et peut constituer une privation arbitraire du droit à la vie.

Des témoins ont raconté que les hommes armés ciblaient les personnes sur la base de leur origine ethnique. Un homme qui a réussi à s’enfuir a déclaré : « Ils arrêtaient toutes les personnes noires. » Une femme a indiqué que lorsqu’elle a tenté de montrer son document d’enregistrement auprès du HCR, un homme armé l’a déchiré avant de l’interpeller et de la conduire dans un centre de détention géré par la Direction de la lutte contre la migration illégale (DCIM), un service de l’immigration du ministère de l’Intérieur chargé de maintenir l’ordre.

Les forces libyennes ont un bilan déplorable s’agissant de soumettre des personnes réfugiées et migrantes à des horreurs inimaginables, en toute impunité

Des migrant·e·s et des réfugié·e·s ont déclaré à Amnesty International que les hommes armés les ont frappés et roués de coups de pied, ont saccagé les maisons et dérobé de l’argent et des biens. Des femmes ont rapporté que certains les ont tripotées pendant le raid.

Le ministère de l’Intérieur a publié une déclaration dans laquelle il affirmait que cette opération s’inscrivait dans le cadre d’un « plan d’attaque des planques de criminels » qui servent à « distribuer de la drogue et de l’alcool et à abriter des migrants sans papiers » et a annoncé son intention d’expulser les « migrants en situation irrégulière » capturés.

Le Premier ministre du gouvernement d’unité nationale Abdelhamid al Debiba s’est rendu à Gargaresh à la suite du raid, affirmant que le but de l’opération était de « nettoyer la zone de l’alcool, de la drogue et de la prostitution ». Il n’a fait aucunement mention des victimes ni de son intention d’ouvrir une enquête.
Depuis le raid, les forces de sécurité et les milices ont procédé à de nouvelles arrestations de réfugiés et de migrants dans Tripoli.

Des conditions de détention inhumaines

Les Nations unies estiment que jusqu’à 5 000 personnes migrantes et refugiées ont été arrêtées depuis le raid, exacerbant des conditions déjà désastreuses dans les centres de détention de la DCIM.
Des gardiens de la DCIM et des miliciens, théoriquement sous le contrôle du ministère de l’Intérieur, soumettent les personnes détenues depuis le raid du 1er octobre à des abus, des mauvais traitements et des violences sexuelles. Les détenus et leurs proches ont signalé avoir été roués de coups de pieds et frappés à coups de bâtons et de crosses de fusils. Une vidéo reçue le 3 octobre depuis un centre de détention, analysée par Amnesty International, montre des hommes en tenue de camouflage frapper les détenus et les forcer à courir et à s’accroupir.

Selon une femme détenue dans le centre de détention de la DCIM à al Mabani, des gardiens ont sexuellement agressé plusieurs femmes et filles. Une autre détenue du centre de détention de Shara al Zawiya a déclaré qu’elle a été contrainte de se déshabiller devant des gardiens, qui l’ont ensuite fouillée et pelotée.

Des vidéos prises dans les centres de détention d’al Mabani et de Share al Zawiya montrent des hangars extrêmement surpeuplés et sales. Dans l’une des vidéos, un détenu semble s’être évanoui et on en voit d’autres tambouriner sur la porte pour que les gardiens viennent le sauver.

« Tout ce que nous voulons, c’est être en sécurité, on ne peut même pas sortir acheter à manger ou travailler, nos bébés sont affamés »

Des détenus ont ajouté que les gardiens de la DCIM ne leur fournissent pas de la nourriture et de l’eau potable en quantité suffisante, et qu’ils sont contraints d’uriner et de déféquer à l’intérieur des hangars où ils sont enfermés. Une femme à al Mabani a confié qu’elle et ses enfants buvaient l’eau des toilettes.

Amnesty International a déjà rendu compte du fait que les gardiens de la DCIM et les membres des milices soumettent régulièrement les migrant·e·s et les réfugié·e·s à la torture et autres mauvais traitements, à des conditions de détention cruelles et inhumaines, à l’extorsion et au travail forcé dans les centres de détention d’al Mabani et de Shara al Zawiya.

Vivre dans la peur

Du fait de ces descentes, de nombreux migrant·e·s et réfugié·e·s à Tripoli se cachent ou se retrouvent sans abri, car ils ne peuvent pas rentrer chez eux de peur d’être arrêtés ou parce que leurs habitations ont été détruites lors de l’opération. La Direction de la sécurité de Tripoli, service du ministère de l’Intérieur, a publié une déclaration le 4 octobre appelant les employeurs et les propriétaires de logements à enregistrer les travailleurs étrangers. Sur sa page de réseaux sociaux, la municipalité de Hay Al Andalus, qui englobe Gargaresh, indiquait que les autorités avaient expulsé environ 7 000 « migrants illégaux ».

Au lendemain de l’opération, des dizaines de migrants et de réfugiés se sont rendus au centre d’accueil de jour du HCR de Tripoli pour demander protection et abri. Deux d’entre eux ont indiqué que le 5 octobre, des hommes en tenue militaire leur ont ordonné de quitter les lieux et les ont frappés. Amnesty International a examiné une vidéo corroborant ces allégations. Une femme qui se cache depuis le raid a déclaré : « Tout ce que nous voulons, c’est être en sécurité, on ne peut même pas sortir acheter à manger ou travailler, nos bébés sont affamés. »

Les réfugiés et les migrants sont pris au piège en Libye, et n’ont pas de voie sûre pour en sortir. Les autorités libyennes ont suspendu plusieurs vols d’évacuation hors de Libye en 2021. Cette année, 1 311 migrants seulement sont rentrés dans leur pays d’origine grâce aux programmes de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), tandis que 212 réfugiés ont été réinstallés ailleurs. À la connaissance d’Amnesty International, il était prévu qu’au moins une femme et deux enfants, parmi les personnes arrêtées durant le raid, soient évacués hors de Libye, mais leur vol a été indéfiniment repoussé.

Coopération avec l’Union européenne

Malgré les nombreux éléments attestant de terribles violations infligées aux réfugiés et migrants en Libye, l’Union européenne et ses États membres, l’Italie en tête, fournissent depuis des années aux garde-côtes libyens des vedettes de patrouille, des formations et d’autres formes de soutien, les incitant à empêcher les migrants et réfugiés de traverser la Méditerranée vers l’Europe et les ramenant vers une détention arbitraire illimitée dans des conditions qui mettent leur vie en danger. Ils continuent de le faire tout en ayant parfaitement connaissance des violences inadmissibles qu’ils subissent. Depuis le raid de Gargaresh, au moins 645 personnes ont été interceptées en mer par les garde-côtes libyens et ramenées dans les centres de détention de la DCIM.

Les Nations unies estiment que jusqu’à 5 000 personnes migrantes et refugiées ont été arrêtées depuis le raid, exacerbant des conditions déjà désastreuses dans les centres de détention de la DCIM

« Nous avons appelé maintes fois l’Union européenne et ses États membres à regarder les conséquences mortelles de leurs politiques visant à contenir les réfugiés et à cesser de permettre aux autorités libyennes d’intercepter des gens en mer et de les renvoyer de force vers un cercle vicieux de violations. Les personnes en quête de sécurité font les frais du système financé par l’UE, qui a pour objectif de maintenir les réfugiés et les migrants hors d’Europe à tout prix », a déclaré Diana Eltahawy.

Amnesty International demande à l’UE et à ses États membres de suspendre sur-le-champ toute coopération avec la Libye en matière de migration et de contrôle des frontières. Ils doivent veiller à ce que toute coopération à l’avenir soit conditionnée au fait que les autorités libyennes renoncent à leur politique de détention arbitraire des migrants et des réfugiés et enquêtent efficacement sur les violations subies. L’UE et ses États membres doivent aussi ouvrir d’autres voies sûres et légales d’entrée en Europe, en proposant un nombre important de places de réinstallation et d’autres voies d’admission aux milliers de personnes bloquées en Libye qui ont besoin d’une protection.

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