La répression contre les journalistes affaiblit la lutte contre le COVID-19

La réaction négative des gouvernements vis-à-vis des journalistes et des personnes qui critiquent leur gestion du COVID-19 entrave les mesures prises pour lutter contre le virus. Constatant que la censure d’informations vitales liées à la pandémie se mue en phénomène mondial, nous demandons aux gouvernements de privilégier la santé publique et non leurs egos.

Nous mettons en lumière des cas dans lesquels les autorités ont pu mettre le droit à la santé en péril en étouffant la liberté d’expression et l’accès à l’information.

« Il n’y a guère d’espoir de contenir ce virus si les populations n’ont pas accès à des informations exactes. Or, nous constatons avec inquiétude que de nombreux gouvernements préfèrent protéger leur réputation que sauver des vies, a déclaré Ashfaq Khalfan, directeur du programme Droit et politique d’Amnesty International.

Dans le cas du COVID-19, cela signifie que tout le monde a le droit d’avoir accès à toutes les informations disponibles sur la nature et la propagation du virus, et sur les mesures que chacun·e peut prendre pour se protéger

« Depuis les premiers jours de cette pandémie, lorsque les autorités chinoises [1] ont censuré les informations diffusées dans les médias et sanctionné les lanceurs d’alerte, des journalistes dans le monde entier risquent leur vie, leur liberté et leur emploi pour partager avec la population des informations susceptibles de sauver des vies. »

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Une censure dangereuse

Un principe majeur du droit à la santé est le droit d’avoir accès à des informations exactes en temps opportun. Dans le cas du COVID-19, cela signifie que tout le monde a le droit d’avoir accès à toutes les informations disponibles sur la nature et la propagation du virus, et sur les mesures que chacun·e peut prendre pour se protéger. Pourtant, des gouvernements du monde entier arrêtent et incarcèrent des journalistes et des professionnels des médias précisément parce qu’ils ont partagé ce type d’informations essentielles.

Le 12 avril, le journal russe Novaïa Gazeta a publié un article de la journaliste Elena Milachina, dans lequel elle critiquait la réaction des autorités tchétchènes face à la pandémie. Le leader tchétchène Ramzan Kadyrov avait déclaré que les personnes qui transmettent l’infection sont « pires que des terroristes » et « méritent d’être tuées », des propos qui, selon la journaliste, incitaient les gens à dissimuler leurs symptômes, en raison de la peur. En réaction, Ramzan Kadyrov a posté une vidéo sur Instagram dans laquelle il menaçait Elena Milachina, demandant au gouvernement russe et au Service fédéral de sécurité russe (FSB) de « stopper ces non-humains qui écrivent et provoquent notre population ».

Au Niger, le journaliste Mamane Kaka Touda a été arrêté le 5 mars après avoir publié sur les réseaux sociaux un article concernant un cas suspecté de COVID-19 à l’hôpital général de référence de Niamey. Il a été inculpé de « diffusion d’informations tendant à troubler l’ordre public ».

En Égypte, les forces de sécurité ont arrêté Atef Hasballah, rédacteur en chef du journal AlkararPress, le 18 mars, et l’ont soumis à une disparition forcée pendant près d’un mois, à la suite d’une publication sur sa page Facebook dans laquelle il remettait en cause les chiffres officiels sur les cas de COVID-19.

Les journalistes qui rendent compte d’atteintes aux droits humains liées à la pandémie, telles que les violences policières ou les conditions déplorables dans les prisons, sont harcelés, intimidés, attaqués et poursuivis en justice

Au Venezuela, le journaliste Darvinson Rojas a passé 12 jours en détention après avoir rendu compte de la propagation du virus dans le pays et il a subi les pressions des autorités pour révéler ses sources. Inculpé d’« incitation à la haine » et d’« instigation à commettre des infractions », il a été libéré sous caution dans l’attente d’une enquête pénale. Les graves pénuries de médicaments et de services de santé basiques compromettent fortement la capacité de la population à bénéficier de soins de santé adéquats depuis quelques années au Venezuela. Déjà avant le COVID-19, aucune donnée épidémiologique n’avait été rendue publique par les autorités depuis 2017.

En Turquie, İsmet Çiğit et Güngör Aslan, responsables du site local d’informations SES Kocaeli, ont été arrêtés le 18 mars après la publication d’un article sur deux décès liés au COVID-19 à l’hôpital du secteur. Tous deux ont été libérés après avoir été interrogés sur leurs sources (émanant de l’hôpital) et ont fait l’objet de pressions pour cesser de couvrir le sujet.

En Inde, les journalistes qui traitent de la situation du COVID-19 sont convoqués par la police et contraints d’expliquer leurs articles : c’est le cas de Peerzada Ashiq, journaliste chevronné à The Hindu au Cachemire, et de Siddharth Varadarajan, rédacteur de The Wire en Uttar Pradesh. Beaucoup d’autres ont été arrêtés, tels que Zubair Ahmed, journaliste freelance dans les îles Andaman-et-Nicobar, Andrew Sam Raja Pandian, fondateur du portail web SimpliCity au Tamil Nadu et Rahul Kulkarni, reporter à ABP Majha au Maharashtra, qui a par la suite été libéré sous caution. Parallèlement, les restrictions concernant l’usage d’Internet imposées dans l’État de Jammu-et-Cachemire sont maintenues, malgré le nombre croissant de cas de COVID-19.

Des journalistes sont poursuivis pour avoir rendu compte de la situation du COVID-19 dans de nombreux autres pays, comme l’Azerbaïdjan, le Kazakhstan, la Serbie, le Bangladesh, le Cambodge, l’Ouganda, le Rwanda, la Somalie, la Tunisie et la Palestine.

Les journalistes qui rendent compte d’atteintes aux droits humains liées à la pandémie, telles que les violences policières ou les conditions déplorables dans les prisons, sont harcelés, intimidés, attaqués et poursuivis en justice.

Au Kenya, des policiers ont été filmés en train d’agresser des journalistes qui tentaient de filmer les coups assénés par la police à la foule faisant la queue pour monter à bord d’un ferry avant le couvre-feu. Au Bangladesh, quatre journalistes ont été agressés par des responsables politiques locaux affiliés au parti au pouvoir, lors d’événements distincts qui se sont déroulés le 31 mars et le 1er avril, parce qu’ils ont révélé des détournements d’aide sur Facebook Live.

Les « fausses informations »

En marge du traitement réservé aux journalistes et professionnels des médias, de nombreux pays, dont l’Azerbaïdjan, la Hongrie, la Russie, l’Ouzbékistan, le Cambodge, le Sri Lanka, la Thaïlande, la Tanzanie et plusieurs États du Golfe, se servent de la pandémie de COVID-19 comme d’un prétexte pour adopter de nouvelles lois contre la diffusion de « fausses informations ». Le plus souvent, les autorités ont le pouvoir de définir ce qu’est la désinformation ou les fausses informations, et ces lois servent d’avertissement contre toute velléité de débattre librement de la situation.

En Hongrie, le gouvernement de Viktor Orban a modifié le Code pénal [2] et adopté de nouvelles dispositions qui menacent les journalistes de peines de prison pouvant aller jusqu’à cinq ans pour « diffusion de fausses informations » ou communication de faits d’une manière qui sape la « protection efficace » contre le virus. Des journalistes ont signalé [3] avoir été harcelés, menacés et calomniés pour avoir analysé la réponse du gouvernement à l’épidémie.

« En pleine pandémie mondiale, les gouvernements devraient avoir des priorités autrement plus importantes que d’aller à la pêche aux informations qu’ils n’apprécient pas sur Facebook » Ashfaq Khalfan

En Bosnie, une femme médecin a été inculpée de « désinformation » et d’avoir suscité « la peur et la panique » ; elle encourt une amende de 1 500 euros, pour s’être exprimée sur les réseaux sociaux au sujet du manque de respirateurs et d’autres équipements dans un hôpital local.

« En pleine pandémie mondiale, les gouvernements devraient avoir des priorités autrement plus importantes que d’aller à la pêche aux informations qu’ils n’apprécient pas sur Facebook. Ils doivent veiller à ce que les informations sur le COVID-19 et les mesures prises pour y remédier circulent librement. Les citoyens ont le droit de commenter, d’examiner et de critiquer ces mesures sans craindre de représailles », a déclaré Ashfaq Khalfan.

Les autorités du Myanmar ont averti que toute personne qui diffuse de « fausses informations » sur le COVID-19 pourra être poursuivie, tandis qu’un représentant du ministère de la Santé a déclaré que des poursuites seraient engagées contre quiconque s’exprime au sujet du manque d’équipements de protection individuelle dans les hôpitaux.

Il faut encourager le débat

Le 20 avril, les autorités tanzaniennes ont suspendu la licence du journal en ligne Mwananchi, qui a publié la photo du président John Pombe Magufuli en train de faire des courses, entouré par la foule, ce qui a provoqué un débat sur la nécessité de mettre en place des mesures de distanciation sociale.

« La suspension de Mwananchi illustre clairement les dangers que représente la censure pour la santé publique. Il ne faut pas bâillonner le débat sur les mesures de confinement, mais l’encourager, a déclaré Ashfaq Khalfan.

« Nous avons tous le droit de disposer d’informations sur les questions cruciales susceptibles d’affecter notre santé, comme les pénuries d’équipement, et d’avoir accès à des chiffres fiables même s’ils contredisent la ligne officielle du gouvernement. »

Le droit international relatif aux droits humains interdit de pénaliser l’expression de fausses informations – qui est un moyen inefficace de protéger la santé publique. Les États doivent plutôt redoubler d’efforts en vue de diffuser des informations fiables, accessibles, fondées sur des faits et dignes de confiance.

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