Mozambique. Il faut enquêter sur les tirs de de policiers visant des villageois

Mozambique Parc Banhine

Six personnes ont été blessées par des tirs près du parc national de Banhine le 3 novembre 2020. Plus d’un an après, personne n’a eu à rendre des comptes pour ces faits.

Les autorités mozambicaines doivent mener une enquête approfondie sur les tirs de gardes forestiers et de policiers qui ont blessé six personnes l’an dernier, a déclaré Amnesty International le 24 novembre 2021.

D’après les personnes interrogées par Amnesty International, les gardes forestiers et les policiers ont ouvert le feu sur des habitants du secteur non armés, sur une route proche du parc national de Banhine, le 3 novembre 2020. Les habitants s’étaient rassemblés pour protester pacifiquement contre l’arrestation d’au moins 20 personnes lors d’une opération visant à stopper la production de charbon de bois dans cette zone.

« Plus d’un an après, personne n’a eu à rendre des comptes et aucune enquête digne de ce nom n’a été menée sur ces tirs qui n’ont aucun sens. Les victimes et leurs familles attendent toujours des explications et la justice, a déclaré Muleya Mwananyanda, directrice adjointe d’Amnesty International pour l’Afrique australe.

« Les autorités mozambicaines doivent mener une enquête approfondie, impartiale, transparente et efficace sur ces tirs imputables à des gardes forestiers et des policiers. Elles doivent prévenir l’usage illégal de la force à l’avenir. »

« Plus d’un an après, personne n’a eu à rendre des comptes et aucune enquête digne de ce nom n’a été menée sur ces tirs qui n’ont aucun sens »

Le parc national de Banhine est cogéré par la Fondation des parcs de la paix (Peace Parks Foundation, PPF), organisation internationale de préservation de la nature, et l’Administration Nationale des Aires de Conservation du Mozambique (ANAC).

Dans un communiqué adressé à Amnesty International, la Fondation des parcs de la paix a indiqué que « toutes les activités liées à la sécurité sont fixées et menées par le responsable des gardes forestiers du parc national de Banhine » (un employé de l’ANAC), en collaboration avec le responsable des opérations d’application de la loi de la Fondation des parcs de la paix.

Des tirs près du parc national de Banhine

Le 3 novembre 2020, les gardes du parc, avec l’appui de l’Unité d’intervention spéciale de la police de la localité voisine de Xai-Xai, ont mené une opération contre ce qui, selon eux, était une production illégale de charbon de bois dans le parc national de Banhine ou à proximité, dans la province de Gaza. La zone communautaire de Gerez – formée de deux villages, Hochane et Madliwa – est située près du parc national de Banhine.

Au cours de cette opération, les gardes forestiers et les policiers ont brûlé des fours à charbon et arrêté plus de 20 personnes. Les habitants avec lesquels s’est entretenue Amnesty International ont expliqué que lorsque les villageois ont entendu parler de cette opération, ils ont décidé de parler immédiatement aux gardes forestiers.

« Les autorités mozambicaines doivent mener une enquête approfondie, impartiale, transparente et efficace sur ces tirs imputables à des gardes forestiers et des policiers »

Pour arrêter les véhicules des gardes forestiers et de la police, ils ont bloqué la route située juste à l’extérieur du parc avec de gros rondins. Huit personnes interrogées ont déclaré que la population n’était pas armée. Les villageois ont ajouté que, comme ils s’étaient déjà rassemblés à un arrêt de bus pour sortir du village et rencontrer le gouverneur au sujet d’un tout autre problème, ils n’avaient pas d’armes avec eux.

D’après les personnes interrogées, lorsque les gardes forestiers et les policiers ont arrêté leurs véhicules, quatre hommes de la communauté se sont dirigés vers eux, les mains en l’air, vides. Des gardes forestiers et des policiers ont alors ouvert le feu soudainement, touchant six hommes.

« Personne n’avait de machette, de pistolet, de hache, de couteau ni de bâton, a déclaré un témoin. Les représentants ont levé les mains en l’air dès qu’ils ont vu les gardes du parc pour bien montrer qu’ils voulaient avoir une discussion paisible. Mais les gardes forestiers n’ont rien voulu entendre – ils ont ouvert le feu. »

Dans son courrier à Amnesty International, la Fondation des parcs de la paix a assuré que les gardes du parc avaient « tiré des coups de semonce en l’air, ce qui ne constituait en aucun cas une menace pour qui que ce soit ».

Cependant, une personne participant à la gestion du parc qui s’est exprimée sous couvert d’anonymat a déclaré : « Plusieurs rangers ont tiré en l’air afin de disperser le rassemblement car il y avait foule, mais certains voulaient tirer sur des personnes ». Plusieurs personnes interrogées ont identifié un garde forestier comme étant celui qui a ouvert le feu et incité d’autres à suivre son exemple.

« Le recours à la force par les gardes forestiers et les policiers n’était ni nécessaire ni proportionné, et était donc illégal au regard du droit international des droits humains »

Trois habitants ont été grièvement touchés, dont un homme grièvement blessé par balle à l’abdomen. Amnesty International a vérifié les photos des blessures et examiné les rapports médicaux de l’époque qui indiquaient que les victimes s’étaient fait tirer dessus.

Alors que les habitants s’enfuyaient, les policiers et les gardes forestiers ont retiré les rondins et sont partis. Un villageois a conduit les six blessés dans sa voiture jusqu’à un dispensaire local. Plus tard, une ambulance a emmené les trois blessés les plus graves à l’hôpital de Chokwe, à environ 170 km de là.

Selon trois personnes interrogées, dont une des personnes arrêtées, toutes les personnes interpellées lors de l’opération visant à stopper la production de charbon de bois ont été libérées sans inculpation le lendemain.

Les villageois sont frustrés que l’enquête officielle sur ces événements n’ait pas dépassé la phase préliminaire, malgré quatre rencontres au moins depuis le 30 novembre 2020 avec le Service national des enquêtes criminelles et le bureau du procureur général.

« Les villageois ont des revendications de fond auxquelles il faut répondre par la consultation et la négociation, et non par des balles »

Les villageois ne représentant pas de menace imminente de mort ou de blessures graves pour les membres du convoi, Amnesty International estime que le recours à la force par les gardes forestiers et les policiers n’était ni nécessaire ni proportionné, et était donc illégal au regard du droit international des droits humains.

Réponse de la Fondation des parcs de la paix

Dans un courrier adressé à Amnesty International, la Fondation des parcs de la paix a qualifié cet événement de « regrettable » et a maintenu que le convoi avait été « pris en embuscade » par un grand groupe de personnes « armées de bâtons, de pierres et de machettes ». La Fondation a confirmé la présence sur place de son responsable des opérations de maintien de l’ordre, affirmant qu’il était resté dans la voiture lorsque les habitants présents ont commencé à jeter des pierres.

La Fondation des parcs de la paix a déclaré : « À notre connaissance, aucun des rangers de Banhine n’a utilisé de force inutile. Nous croyons savoir que trois gardes forestiers du parc national de Banhine se trouvant à bord de véhicules de soutien situés à distance de celui de la police spéciale, ont effectué des tirs de sommation en l’air, ce qui ne constituait en aucun cas une menace pour qui que ce soit et a été jugé proportionnel à la menace représentée ».

La Fondation a ajouté : « La Fondation des parcs de la paix a immédiatement enquêté sur cet événement en s’appuyant sur les informations fournies par les responsables du parc et le conseiller technique de la Fondation. Grâce à ce processus, elle a été informée que, comme l’affaire s’était produite en dehors de la zone de conservation et de la zone de soutien de la Fondation des parcs de la paix […], elle ferait l’objet d’une enquête et d’un suivi aux mains des structures gouvernementales compétentes ».

« La Fondation des parcs de la paix doit veiller à ce que ses opérations respectent les droits des communautés locales et soient conformes aux normes internationales »

Depuis 2018 au moins, la société militaire privée sud-africaine Dyck Advisory Group (DAG) fournit, notamment sous le nom d’Environmental Management and Conservation Trust (EMCT), des services de lutte contre le braconnage, de formation de gardes forestiers et d’autres appuis spécialisés en matière de sécurité à la Fondation des parcs de la paix.

Dans un rapport de projet de 2020 consulté par Amnesty International, la Fondation des parcs de la paix notait que « l’Environmental Management and Conservation Trust (anciennement Dyck Advisory Group) et la Peace Parks Foundation intensifient leurs efforts pour lutter contre l’escalade de violence et la criminalité qui détruit la vie sauvage à l’intérieur et autour de zones protégées majeures au Mozambique », y compris dans le parc national de Banhine. Dans un communiqué, la Fondation a déclaré que DAG/EMCT n’était aucunement impliqué à Banhine avant ou au moment de l’incident, et qu’elle a mis fin à sa relation avec cette structure en mai 2021.

Confusion autour des modifications des limites du parc

En 2013, le gouvernement mozambicain a modifié les limites du parc national de Banhine, augmentant sa superficie de 5 600 à 7 250 km2. L’extension a englobé la zone autour du village de Hochane et instauré une zone tampon de cinq kilomètres autour des nouvelles limites du parc. Se fondant sur l’analyse d’images satellite, Amnesty International estime que les modifications des limites et de la zone tampon en 2013 ont réduit la superficie de la localité de Hochane de plus de 50 %.

Elle a constaté que les nouvelles limites englobaient une zone que les habitants utilisent depuis des décennies pour produire du charbon de bois. Les personnes interrogées ont déclaré que les autorités ne les avaient ni informées ni consultées au sujet des modifications apportées aux limites du parc.

« Les victimes et leurs familles attendent toujours des explications et la justice »

Amnesty International considère que certains membres des communautés locales s’attendaient légitimement à pouvoir produire du charbon de bois dans cette zone. Plusieurs ont affirmé que les zones de production de charbon de bois ne se trouvaient pas à l’intérieur du parc. Certains ont transmis à Amnesty International des licences récentes pour la production de charbon de bois dans la zone, dont une concernant le village de Hochane qui était valide au moment où les tirs ont eu lieu.

« Les villageois ont des revendications de fond auxquelles il faut répondre par la consultation et la négociation, et non par des balles, a déclaré Richard Pearshouse, directeur du programme Situations de crise et environnement à Amnesty International.

« La Fondation des parcs de la paix doit veiller à ce que ses opérations respectent les droits des communautés locales et soient conformes aux normes internationales. »

Méthodologie

Amnesty International a interrogé 26 personnes, dont des victimes et des témoins des tirs, des représentants des habitants et du gouvernement, ainsi que des personnes impliquées dans la gestion du parc. Elle a également examiné des documents officiels publiés par le gouvernement mozambicain et d’autres organisations, des rapports d’hôpitaux et des articles de médias locaux, ainsi que des publications universitaires.

En octobre et novembre 2021, Amnesty International a adressé des courriers à la Fondation des Parcs de la Paix, à l’Administration Nationale des Aires de Conservation du Mozambique (ANAC), au commandement de la police de la province de Gaza et à Dyck Advisory Group/Environmental Management and Conservation Trust, en vue d’obtenir de plus amples informations. Vous pouvez consulter les réponses de la Fondation des Parcs de la Paix en cliquant ici et ici. Les autres structures sollicitées n’avaient pas répondu au moment de la publication de ce document.

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