Myanmar, l’armée fait usage de mines terrestres interdites dans l’État de Kayah

Myanmar - mine terrestre antipersonnel

L’armée a placé de nombreuses mines terrestre antipersonnel dans des habitations, sur des terres agricoles et autour d’une église, faisant de nombreux blessés et morts parmi les civils. Ces actes doivent être considérés comme des crimes de guerre

L’armée Myanmar commet des crimes de guerre en plaçant des mines terrestres antipersonnel de façon massive dans des villages et dans leurs alentours dans l’État kayah (karenni), a déclaré Amnesty International le 20 juillet à l’issue d’une enquête menée sur le terrain dans des zones de cet État touchées par le conflit.

Les mines terrestres sont non discriminantes par nature et leur utilisation est interdite au niveau international. Les mines terrestres placées par l’armée myanmar ont tué et gravement blessé des civil·e·s et l’utilisation de ces dispositifs a de graves conséquences à long terme, notamment parce qu’elle empêche les personnes déplacées de retourner chez elles et de travailler sur leurs terres.

« L’utilisation par l’armée myanmar de mines terrestres est ignoble et cruelle. Alors que le monde a massivement interdit ces armes qui par nature frappent sans discrimination, l’armée en a placé dans la cour d’habitations, dans des habitations et même dans des cages d’escalier, et aussi autour d’une église, a déclaré Matt Wells, directeur adjoint du programme Réaction aux crises – Questions thématiques à Amnesty International.

« Le monde doit de toute urgence réagir face aux atrocités perpétrées par l’armée contre des civil·e·s partout au Myanmar. Les pays à travers le monde doivent mettre fin aux flux d’armes en direction du Myanmar et soutenir toutes les initiatives visant à ce que les responsables de crimes de guerre soient déférés à la justice. »

Entre le 25 juin et le 8 juillet, l’équipe de recherche d’Amnesty International a mené des entretiens avec 43 personnes dans les municipalités de Demoso, de Hpruso et de Loikaw, dans l’État kayah. Ces secteurs sont au cœur des combats qui font rage entre l’armée et des groupes armés karenni depuis mai 2021, date à laquelle le conflit dans l’État kayah a été ravivé à la suite du coup d’État militaire.

L’organisation a interviewé des victimes de mines terrestres et des témoins, ainsi que des professionnels de santé qui ont soigné des blessures dues à ces mines, et des personnes qui avaient découvert et désactivé des mines terrestres dans des villages. Elle s’est également rendue dans plusieurs villages récemment déminés.

L’armée myanmar utilise plusieurs types de mines terrestres qu’elle fabrique elle-même, notamment la M-14, qui arrache généralement le pied de la victime au niveau de la cheville, et la MM-2, plus puissante, qui déchiquète souvent la jambe de la victime jusqu’au genou et qui provoque aussi des blessures sur d’autres parties du corps, avec un fort risque de décès en raison de la perte de sang.

Les mines terrestres antipersonnel, notamment les M-14 et les MM-2, sont non discriminantes par nature et leur utilisation est interdite par le droit international humanitaire coutumier, ainsi que par la Convention sur l’interdiction de l’emploi, du stockage, de la production et du transfert des mines antipersonnel [1] et sur leur destruction de 1997, à laquelle 164 États sont parties. Selon le Landmine Monitor, [2] l’armée myanmar est la seule force armée étatique à avoir utilisé de façon confirmée des mines terrestres antipersonnel en 2020 et 2021.

Des civil·e·s tués et blessés

Lu Reh, 62 ans, et sa famille, ont fui leur village de Daw Thea, dans la municipalité de Demoso, fin février 2022, après une frappe aérienne de l’armée myanmar qui a tué deux personnes dans un village voisin. Le 10 juin, il est retourné dans son village avec d’autres personnes pour récupérer des choses chez lui.

Alors qu’il marchait sur un sentier de terre pour récupérer des durians (fruits), Lu Reh a marché sur une mine terrestre qui lui a arraché la jambe droite sous le genou, laissant les os dénudés au niveau du mollet. Selon un témoin et un tiers ayant une connaissance directe de ces faits, Lu Reh a également été blessé à la jambe gauche et à la main droite et il a perdu beaucoup de sang. Il est mort alors qu’on le transportait à l’hôpital.

L’armée myanmar contrôle ce secteur depuis février 2022 et des soldats de la 66e division d’Infanterie légère (DIL) se sont installés dans les environs de plusieurs villages voisins.

L’organisation Karenni Human Rights Group (KnHRG) a rassemblé des informations sur les cas d’au moins 20 civils tués ou grièvement blessés par des mines terrestres dans l’État kayah depuis juin 2021. Selon des militant·e·s, des travailleurs·euses humanitaires locaux et des personnes sans formation officielle qui tentent de déminer les villages, l’utilisation par l’armée de mines terrestres a considérablement augmenté ces derniers mois, en particulier dans le contexte de leur retrait de certaines zones.

Début avril 2022, Rosie, 52 ans, et sa fille Ma Thein Yar Lin, 17 ans, ont essayé de retourner chez elles, dans la ville de Loikaw, d’où elles avaient été déplacées en janvier à cause des combats. Rosie a garé leur moto près d’un sentier pierreux, et Ma Thein Yar Lin s’est un peu éloignée pour aller aux toilettes.

« J’ai entendu une explosion, et quand j’ai regardé d’où ça venait, j’ai vu beaucoup de fumée, a dit Rosie. J’ai entendu ma fille crier "Maman, maman", je suis allée voir et je l’ai vue étendue sur le sol. »

« J’ai remarqué que ma fille n’avait plus de jambe […] Je suis allée chercher [sa jambe], mais un homme [qui passait par là s’est arrêté] pour nous aider et a crié : "Stop ! Il y a certainement d’autres mines. Le plus important, c’est de stopper l’hémorragie." »

Ma Thein Yar Lin a perdu sa jambe droite à partir du mi-mollet, et elle a reçu des fragments de mine terrestre dans toute sa jambe gauche. Elle utilise désormais un fauteuil roulant prêté par une connaissance. La jeune fille et sa mère ne peuvent pas retourner chez elles en partie parce qu’elles ne peuvent plus accéder à la maison et aux sanitaires.

Elle a expliqué à Amnesty International qu’elle veut poursuivre ses études ; elle était en première avant la pandémie de COVID-19, et à cause du coup d’État, elle n’a pas pu retourner au lycée. Elle a aussi dit qu’elle essaie de faire le nécessaire pour que sa jambe guérisse afin qu’elle puisse être appareillée avec une bonne prothèse.

Attaque contre une église

Le 27 juin 2022, l’équipe de recherche d’Amnesty International s’est rendue à l’église St Matthieu dans le village de Daw Ngay Khu, dans la municipalité de Hpruso. L’armée avait placé au moins huit mines terrestres dans le périmètre de l’église mi-juin, au moment des combats dans ce secteur.

Amnesty International a pris des photos des endroits d’où des mines ont été retirées, notamment le long de l’accès principal et derrière l’église. Les personnes qui ont déminé l’église estimaient qu’il restait encore des mines terrestres qu’ils n’avaient pas encore trouvées.

Dans l’après-midi du 15 juin, des soldats ont aussi incendié l’église et le presbytère, qui se trouvait juste à côté de l’église. Quand l’équipe de recherche d’Amnesty International s’est rendue sur place 12 jours plus tard, le grain entreposé au presbytère était encore en train de se consumer.

Une femme de 41 ans vivant à Daw Ngay Khu a déclaré à Amnesty International : « Cette église était le centre de notre village. Comme nous étions inquiets pour nos biens [quand l’armée a commencé à arriver], nous les avons entreposés dans l’église. Nous pensions que l’armée myanmar n’allait pas attaquer l’église, que c’était un lieu sacré. »

L’équipe de recherche a trouvé un uniforme de la 66e DIL mis au rebut dans l’enceinte de l’église, ainsi que des douilles de balles et une munition usagée d’un lance grenade 40 mm.

Amnesty International a par le passé pointé l’implication de la 66e DIL dans des crimes de guerre et de probables crimes contre l’humanité dans l’État kayah, dans un rapport publié en juin 2022.

Les soldats de l’armée myanmar ont aussi posé des mines terrestres à l’intérieur et autour d’habitations dans le village de Daw Ngay Khu, selon six personnes qui y vivaient et d’autres personnes qui avaient déminé des parties du village. D’autres parties de Daw Ngay Khu restent très probablement contaminées par des mines.

Déplacements massifs et peur

Amnesty International a reçu des informations dignes de foi indiquant que l’armée myanmar a posé des mines terrestres dans au moins 20 villages des municipalités de Hpruso, Demoso et Loikaw ces derniers mois. De nombreux autres villages ont fort probablement été contaminés dans l’État kayah et dans le sud de l’État chan.

Manifestement, l’armée pose systématiquement des mines terrestres près des endroits où elle s’installe et aussi dans les endroits dont elle se retire. Le secteur situé le long de la route principale qui relie Moe Bye, dans le sud de l’État chan, et la ville de Hpruso, dans l’État kayah, est tout particulièrement contaminé. L’armée a systématiquement incendié des habitations dans ce même secteur entre février et avril 2022, comme l’a signalé Amnesty International par le passé.

Les soldats ont placé des mines terrestres dans la cour d’habitations et à l’entrée des maisons et des sanitaires extérieurs. Dans au moins un cas au sujet duquel des informations ont été réunies, des soldats ont piégé la cage d’escalier d’une maison avec un fil de détente relié à un engin explosif improvisé (EEI). Ils ont également placé des mines terrestres sur les chemins menant aux rizières, et des éléments dignes de foi indiquent qu’au moins un civil a été grièvement blessé récemment lorsqu’il a marché sur une mine terrestre alors qu’il se rendait dans son champ.

Des civil·e·s déplacés qui vivaient dans ces secteurs de l’État kayah ont dit à Amnesty International que des combattants de groupes armés ethniques les avaient avertis que l’armée avait utilisé des mines terrestres dans leurs villages et qu’ils ne devaient pas y retourner. Ces avertissements ont permis de limiter le nombre de victimes parmi la population civile jusqu’à présent, mais de nombreuses personnes ont hâte de retrouver leurs biens et d’aller travailler dans leurs champs pendant la saison des plantations.

Paulina, 20 ans, institutrice dans le village de Daw Ngay Khu, a dit que sa maison avait été endommagée par un tir de mortier de l’armée pendant les combats, et que des soldats s’étaient ensuite installés dans le village. Elle a déclaré :

« L’an dernier, on pouvait faire des allers-retours pour récupérer des choses au village. Mais cette année, nous n’osons pas y retourner […] Nous avons peur des mines terrestres, parce qu’ils en mettent partout. »

Le déminage partiel est la plupart du temps effectué par des membres de groupes armés, qui l’effectuent à la main avec un équipement rudimentaire et sans aucune formation professionnelle. De très nombreux lieux demeurent contaminés.

La menace que représente la contamination par les mines terrestres pour la vie et les moyens de subsistance de la population demeure très préoccupante dans d’autres régions du Myanmar où l’armée combat contre des groupes armés. En 2017, Amnesty International a rassemblé des informations sur plusieurs cas d’hommes, de femmes et d’enfants rohingya blessés par des mines terrestres le long de la frontière entre l’État d’Arakan, au Myanmar, et le Bangladesh.

« L’utilisation perverse par l’armée de mines terrestres placées dans des habitations et des villages va continuer d’avoir de terribles conséquences pour les civil·e·s dans l’État kayah dans les années à venir. Nous savons par expérience que les décès de civil·e·s et les blessures subies par des civil·e·s vont se multiplier au fil du temps, et la contamination généralisée empêche déjà des personnes de retourner chez elles et sur leurs exploitations agricoles, a déclaré Rawya Rageh, conseillère principale sur les situations de crise à Amnesty International.

« Il faut que les responsables de l’armée myanmar mettent immédiatement fin à l’utilisation des mines terrestres et qu’ils rejoignent la majorité mondiale en soutenant la Convention sur l’interdiction de l’emploi, du stockage, de la production et du transfert des mines antipersonnel et sur leur destruction, qui comprend des dispositions concernant le déminage et l’aide aux victimes.

« Il est urgent qu’une réponse humanitaire soit mise en place à grande échelle pour faire face à l’insécurité alimentaire grandissante et garantir la réadaptation et l’assistance psychosociale nécessaires pour les victimes des mines terrestres ainsi que les autres soins dont ces personnes ont besoin, et pour que soient organisées de façon adéquate et dotées des ressources nécessaires les opérations de déminage des endroits contaminés. »

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