Myanmar, Il faut libérer les militants et les défenseurs des droits humains incarcérés

Myanmar_défenseurs des droits humains

« Le fait que les autorités continuent d’appliquer des lois répressives pour arrêter et incarcérer des militant·e·s et des journalistes en pleine épidémie mondiale est profondément inquiétant. » – Clare Algar

Depuis leur arrivée au pouvoir au Myanmar il y a de cela quatre ans, Aung San Suu Kyi et son gouvernement supervisent les manœuvres de harcèlement et d’intimidation, les arrestations, les poursuites judiciaires et les placements en détention dont font systématiquement l’objet les militant·e·s et les défenseur·e·s des droits humains, a écrit Amnesty International dans un rapport publié ce lundi 13 avril.

L’organisation engage les autorités à relâcher immédiatement et sans condition tous les prisonniers et prisonnières d’opinion, à abandonner l’ensemble des charges pesant sur les personnes passibles d’une peine d’emprisonnement uniquement en raison de leurs activités pacifiques, et à modifier ou abroger de toute urgence les lois répressives adoptées de longue date, qui servent à incarcérer les militant·e·s, les défenseur·e·s des droits humains et les détracteurs et détractrices du gouvernement et de l’armée.

« Quatre ans après l’accession au pouvoir d’Aung San Suu Kyi, le Myanmar est toujours un pays où la moindre critique des autorités peut vous conduire en prison »

« Quatre ans après l’accession au pouvoir d’Aung San Suu Kyi, le Myanmar est toujours un pays où la moindre critique des autorités peut vous conduire en prison. Parmi les personnes arrêtées et poursuivies en justice simplement parce qu’elles ont exprimé leurs opinions figurent des défenseur·e·s de l’environnement, des poètes et des étudiant·e·s, a déclaré Clare Algar, directrice générale du programme Recherche, plaidoyer et politiques à Amnesty International.

« Alors qu’elle a fait campagne en faveur des droits humains pendant des dizaines d’années et qu’elle a payé très cher son action militante, il est choquant de constater qu’Aung San Suu Kyi et ses collaborateurs et collaboratrices n’ont quasiment rien fait pour modifier les lois héritées du régime militaire, toujours utilisées pour réprimer et sanctionner celles et ceux qui critiquent les autorités.

Dans son nouveau rapport, intitulé “I will not surrender” : The criminalization of human rights defenders and activists in Myanmar, Amnesty International présente 16 cas de défenseur·e·s des droits humains et militant·e·s de la société civile arrêtés, poursuivis et incarcérés au cours des derniers 18 mois. Ces cas couvrent neuf États et régions du Myanmar, et concernent des étudiant·e·s, un journaliste, des artistes satiriques, un défenseur de l’environnement, une militante des droits du travail, des syndicalistes et un moine bouddhiste.

Selon les estimations d’un groupe local de la société civile, Athan [1], 331 personnes ont été visées par des poursuites judiciaires dans des affaires liées à la liberté d’expression sur l’année 2019 seulement.

Les personnes qui émettent des critiques sont ciblées au titre de lois répressives

Dans de nombreuses affaires, les plaignants sont des militaires, qui ont utilisé les lois répressives du Myanmar pour faire inculper des personnes qui avaient critiqué des membres des forces armées.

L’armée myanmar (ou tatmadaw) fait l’objet d’une surveillance accrue de la part de la communauté internationale en raison des atrocités dont elle s’est rendue coupable contre la population rohingya, essentiellement musulmane, à partir d’août 2017.

L’armée myanmar conserve un pouvoir important, y compris au Parlement. Cependant, la majorité parlementaire est détenue par la Ligue nationale pour la démocratie (NLD), qui est donc en capacité de réviser et d’abroger des textes répressifs. Certaines lois problématiques ont été abolies au tout début du mandat du gouvernement actuel, mais d’autres sont toujours utilisées pour poursuivre, pour des motifs politiques, celles et ceux qui émettent des critiques. Il faut abroger ces textes ou les modifier afin de les mettre en conformité avec les normes internationales relatives aux droits humains.

« Le pouvoir et l’influence que continue d’exercer l’armée au Myanmar ne font aucun doute, a déclaré Clare Algar.

« En revanche, on peut sérieusement s’interroger sur la volonté du gouvernement civil à introduire des réformes, à respecter les droits humains et à protéger les gens de la répression, du harcèlement et des arrestations arbitraires. »

Quelques mesures positives ont été adoptées durant les premières années d’exercice du gouvernement de la NLD, avec la remise en liberté de plusieurs dizaines de prisonniers et prisonnières d’opinion et l’abrogation de lois injustes. Cependant, des personnes ont continué d’être arrêtées pour des raisons politiques, tandis que la mise en œuvre des réformes promises en matière de droits humains a été de plus en plus lente. Ces arrestations n’ont pas cessé alors même que les autorités sont aux prises avec la flambée de COVID-19.

« Le fait que les autorités continuent d’appliquer des lois répressives pour arrêter et incarcérer des militant·e·s et des journalistes en pleine épidémie mondiale est profondément inquiétant. Il faut que cela cesse. Nous demandons aux autorités d’instaurer immédiatement un moratoire sur l’application de ces lois. Personne ne doit être arrêté ni incarcéré au titre de ces textes législatifs, tant qu’ils n’auront pas été abrogés ou modifiés dans le respect des normes internationales relatives aux droits humains », a déclaré Clare Algar.

Des étudiant·e·s et des artistes sont incarcérés

Le mois dernier, cinq militant·e·s étudiant·e·s ont été emprisonnés pour avoir manifesté contre le blocage de l’accès à Internet imposé par le gouvernement dans l’État d’Arakan et l’État chin, dans l’ouest du pays. Deux autres se cachent, craignant d’être arrêtés et incarcérés sur la base d’accusations similaires. L’accès à Internet demeure bloqué, en dépit de la confirmation par les autorités d’une flambée de COVID-19 ces dernières semaines. Ce blocage empêchera les gens d’avoir accès à des informations importantes au sujet de la pandémie.

Pour justifier cette mesure, les autorités ont invoqué les affrontements entre l’armée myanmar et l’Armée d’Arakan, un groupe armé rakhine.

Le rapport évoque également le cas de jeunes membres de la troupe Peacock Generation, qui interprète des pièces satiriques (thangyat). Le thangyat est un art traditionnel populaire au Myanmar qui mêle poésie, comédie, satire et musique ; des représentations ont habituellement lieu en avril pendant la fête de l’eau pour la nouvelle année, ainsi qu’à d’autres occasions festives.

Lors de représentations données en 2019, des membres de la troupe portaient des uniformes militaires et critiquaient l’armée myanmar. Peu de temps après ces représentations, des militaires ont commencé à déposer des plaintes au pénal contre la troupe. Sept de ces membres ont été arrêtés en avril et en mai 2019.

Six d’entre eux se trouvent toujours derrière les barreaux, purgeant des peines de deux à trois ans d’emprisonnement à la prison d’Insein, à Yangon.

« Le fait que l’armée myanmar s’en prenne sans relâche aux artistes de Peacock Generation montre de façon manifeste à quel point elle peut être vindicative. Cependant, en s’abstenant d’abroger ou de modifier les lois répressives, telles que celles qui ont été utilisées pour arrêter ces jeunes militant·e·s, le gouvernement de la NLD donne à l’armée les moyens de réprimer les voix dissidentes », a déclaré Clare Algar.

Un militant écologiste et un journaliste pris pour cible sont entrés dans la clandestinité

La police enquête sur un militant écologiste, Saw Tha Phoe, depuis qu’il a aidé une communauté vivant dans l’État kayin (dans le sud-est du pays) à faire entendre ses inquiétudes au sujet des conséquences sociales et environnementales d’une cimenterie locale.

Il a été inculpé d’ « incitation » et vit aujourd’hui caché, car il craint d’être arrêté. S’il est déclaré coupable, il risque jusqu’à deux années d’emprisonnement.

Aung Marm Oo, rédacteur en chef de Development Media Group (DMG), une agence de presse qui couvre les crimes de guerre perpétrés dans le contexte du conflit entre l’armée myanmar et l’Armée d’Arakan, encourt quant à lui cinq années d’emprisonnement. Il est accusé d’avoir enfreint la Loi relative aux associations illégales, un texte répressif souvent appliqué à l’encontre des minorités ethniques du Myanmar.

Début mai 2019, Aung Marm Oo est entré dans la clandestinité après avoir appris sa mise en accusation via un autre média. Peu de temps après, des policiers, dont des membres du Service des enquêtes spéciales, se sont présentés dans les bureaux de son agence et à son domicile pour y interroger son personnel et sa famille.

Plus de 10 mois se sont écoulés, et Aung Marm Oo vit toujours caché. Fin mars, le ministère des Transports et des Communications a ordonné à tous les opérateurs télécoms du Myanmar de bloquer l’accès au site Web de DMG, ainsi qu’à d’autres médias accusés de diffuser de « fausses nouvelles ».

Les réformes promises sont absolument nécessaires avant les élections

En cette période de préparation des élections au Myanmar, qui doivent pour le moment se tenir en novembre 2020, Amnesty International engage les autorités – le gouvernement dirigé par la NLD comme l’armée – à cesser de harceler leurs détracteurs et détractrices, les militant·e·s et les défenseur·e·s des droits humains. Elles doivent également veiller à introduire les réformes nécessaires pour que chacun et chacune dans le pays puisse exercer librement ses droits humains, y compris ses droits à la liberté d’expression, d’association et de réunion pacifique.

« À l’issue d’un demi-siècle de régime militaire, de nombreuses personnes pensaient que les élections de 2015 au Myanmar constitueraient une occasion unique de modifier les lois répressives adoptées de longue date. Or, pour le moment, le gouvernement n’a pas tenu ses promesses de changement, a déclaré Clare Algar.

« En l’absence de véritables réformes, d’autres personnes seront harcelées, intimidées et envoyées en prison pour le simple fait d’avoir exprimé leurs opinions – en particulier si elles dénoncent des injustices, des lois abusives, ou bien des crimes de guerre et d’autres violations des droits humains perpétrés par l’armée myanmar. »

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