PAKISTAN - Inquiétude devant l’escalade de violence communautaire

Index AI : ASA 33/010/2006

DÉCLARATION PUBLIQUE

Amnesty International condamne fermement l’attentat-suicide du 11 avril à Karachi qui a causé la mort d’au moins 57 personnes et en a blessé plusieurs centaines d’autres. Selon les informations dont nous disposons, une personne ou peut-être deux hommes ont escaladé une estrade en bois sur laquelle avaient pris place plusieurs responsables religieux, à Nishtar Park et ont fait exploser leurs bombes. Des dizaines de milliers de fidèles musulmans sunnites s’étaient rassemblés pour la prière du soir et pour célébrer l’anniversaire de la naissance du prophète Mahomet. Parmi les morts figurent trois importants dirigeants religieux ainsi que des hommes, des femmes et des enfants venus prier. De nombreuses autres personnes ont été blessées dans la panique qui a suivi les explosions. Des jeunes en colère se sont ensuite répandus à travers la ville, brûlant des voitures, mettant le feu à des stations essence et attaquant des policiers.

La cérémonie de Nishtar Park rassemblait des fidèles d’un groupe musulman sunnite modéré, le Jamaat-e-Ahle Sunnat. Ce groupe fait partie de la secte des barelvis, des musulmans sunnites vénérant les soufis, adeptes du mysticisme et qui témoignent d’une grande ferveur dans les célébrations religieuses. Ils s’opposent au groupe sunnite deobandi qui tient le mysticisme en horreur, considère les musulmans barelvis et chiites comme des hérétiques et encourage une interprétation très stricte de l’islam. Historiquement, peu de conflits ont existé entre groupes chiites et membres du groupe barelvi, la plupart des violences enregistrées s’étant produites entre des membres de groupes chiites et deobandis. L’attentat-suicide du 11 avril n’a pas été revendiqué.

Ce dernier attentat s’inscrit dans une série d’attaques et de représailles impliquant des groupes chiites et sunnites, différents groupes sunnites entre eux ou visant des minorités religieuses. Ces attaques interviennent dans un contexte de discrimination religieuse, caractérisé par des appels à la violence contre les non-croyants et les membres d’autres groupes religieux.

Amnesty International considère que rien ne saurait justifier les attentats et homicides délibérés, comme l’attentat à la bombe de Nishtar Park. L’organisation appelle le gouvernement pakistanais à ouvrir une enquête de toute urgence et à traduire en justice les auteurs présumés de l’attentat, suivant une procédure conforme aux normes internationales relatives aux droits humains, respectant notamment le droit à un procès équitable et excluant le recours à la peine de mort. L’organisation appelle également le gouvernement, conformément au droit international relatif aux droits humains, à prendre des mesures visant à prévenir toute apologie de la haine religieuse, laquelle constitue une incitation à la discrimination, à l’hostilité et à la violence.

En outre, des mesures doivent être prises immédiatement afin d’empêcher de nouvelles violences communautaires et actes de représailles. Dans le passé, les actions de représailles après des violences communautaires n’ont fait qu’engendrer de nouveaux morts et blessés et aggraver les destructions de biens. Les violences pour des motifs religieux commencent souvent lors des processions accompagnant les funérailles des victimes de violences communautaires. En février 2006, après la mort d’une quarantaine de personnes de la communauté chiite dans un attentat-suicide à Hangu, dans la province de la Frontière du Nord-Ouest, les violences entre communautés chiites et sunnites ont duré plusieurs jours et coûté la vie à au moins trois personnes.

Au cours de ces dernières années, des centaines de personnes sont mortes dans des attentats perpétrés entre sectes ou groupes musulmans de différentes obédiences et par les musulmans majoritaires contre des membres de minorités religieuses. L’organisation note que le gouvernement pakistanais s’est montré incapable d’empêcher les violences communautaires, en dépit de ses assurances verbales répétées à la communauté internationale et aux groupes minoritaires dans le pays qu’il allait veiller à ce que des mesures soient prises pour mettre fin à la discrimination religieuse et aux violences à caractère religieux. Le gouvernement n’a pas non plus fait en sorte que les auteurs de tels actes soient poursuivis en justice.

Le gouvernement pakistanais a à plusieurs reprises dans le passé annoncé des mesures visant à mettre fin à la discrimination religieuse et aux violences communautaires, mais a renoncé le plus souvent à les faire appliquer après les protestations de groupes religieux. Par exemple, l’utilisation des haut-parleurs des mosquées pour inciter à la violence contre d’autres groupes religieux ou des personnes de convictions religieuses différentes a été interdite mais l’interdiction ne s’applique pas, permettant de fait la poursuite des violences. En outre, plusieurs groupes religieux dont on sait qu’ils ont participé à des violences contre les membres d’autres groupes et ont incité à des actes de violence ont été interdits par le gouvernement en 2002, mais l’interdiction n’est pas appliquée. La Commission des droits humains du Pakistan, une organisation non gouvernementale, s’est inquiétée auprès du gouvernement de l’autorisation accordée au Sipah-e Sahaba Pakistan (SSP, Armée des compagnons du prophète Mahomet), un groupe interdit, d’organiser un rassemblement le 8 avril 2006 à Islamabad, au cours duquel les participants ont prêché la violence contre les non-croyants, vendant au vu et au su de tous des vidéos montrant des actes de violence. Les organisateurs auraient remercié l’administration municipale d’Islamabad d’avoir permis que le rassemblement ait lieu dans un endroit public. Des policiers étaient présents, mais n’ont rien fait contre ceux qui lançaient des appels à la violence.

Les minorités religieuses au Pakistan, notamment les ahmadis, les chrétiens et les hindous, continuent également de faire l’objet de violences à caractère religieux. Les lois discriminatoires relatives au blasphème, qui rendent passibles de poursuites l’enseignement et la pratique religieuse des ahmadis, ont encore renforcé le climat d’intolérance ambiant. Lorsque le gouvernement est revenu sur un engagement antérieur visant à modifier ces lois, beaucoup ont cru y voir une indication que le gouvernement ne prenait pas la protection des minorités religieuses au sérieux. L’engagement pris par le gouvernement de supprimer toute mention de l’affiliation religieuse des personnes sur les passeports et autres documents officiels a été annulé en mars 2005.

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