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Philippines. La torture mise en scène

La Roue de la fortune est un jeu télévisé populaire dans le monde entier. Diffusée dans plus de 50 pays, cette émission fait le bonheur de millions de téléspectateurs, scotchés devant le petit écran, alors que les candidats tentent leur chance en tournant la roue dans l’espoir de remporter le gros lot.

Il y a de cela un an toutefois, la Roue de la fortune (roleta ng kapalaran en tagalog) a acquis une toute autre notoriété aux Philippines, après les révélations de la Commission philippine des droits humains.

Dans un lieu de détention secret de la province de Laguna, située au sud de la capitale Manille, la Commission a découvert une roue multicolore, inspirée de la roue du jeu télévisé. Là, ce n’étaient pas les candidats qui tournaient la roue pour remporter des prix ou de l’argent, mais des policiers pour décider des sévices à infliger aux détenus et ainsi se divertir.

On faisait sortir de leur cellule, l’une après l’autre, les personnes incarcérées pour les conduire dans une autre pièce du centre de détention clandestin, où un policier faisait tourner la roue et décidait de leur sort.

La case « position chauve-souris 30 secondes », par exemple, signifiait que le détenu était suspendu la tête en bas pendant 30 secondes. Si la roue s’arrêtait sur « 20 secondes Manny Pacquiao », le détenu était roué de coups de poing pendant 20 secondes.

Rowelito Almeda (45 ans), torturé dans ce lieu de détention pendant quatre jours de janvier 2014, a indiqué qu’il se souvenait très nettement de cette roue terrifiante.

« Je l’ai d’abord vue dans la cuisine. À chaque fois que les policiers buvaient trop, ils prenaient des détenus et jouaient avec cette roue », a-t-il raconté à Amnesty International.

« Durant les quatre jours que j’ai passés là-bas, je pouvais à peine me lever, mais on venait chercher de nombreux détenus dans leur cellule. Ils étaient très faibles à leur retour. Deux d’entre eux avaient 17 et 18 ans. Ils avaient été arrêtés pour détention de cannabis. La roue a été utilisée contre eux : on leur a administré des décharges électriques et tiré dessus à l’aide d’un fusil à plomb. Ils ont été roués de coups et contraints de se tenir devant une cible pendant que des policiers lançaient des fléchettes dans leur direction. »

Rowelito Almeda a échappé de justesse à la roue, lorsqu’une équipe de la Commission philippine des droits humains est venue à son secours.

« S’ils n’étaient pas arrivés, j’aurais été le suivant sur la liste. L’un des détenus m’a dit : ‘Taryado ka na.’ Lorsque vous dites cette phrase, c’est que c’est votre tour d’y passer. »

La roue a disparu après qu’elle a été découverte.

Son utilisation a fait l’objet d’une enquête officielle, à l’issue de laquelle dix policiers ont été relevés de leurs fonctions. Seule cette sanction administrative leur a été infligée ; aucun d’entre eux n’a été déclaré coupable devant la justice.

Le recours à cette roue inspirée du jeu télévisé est emblématique de l’usage bien trop fréquent de la torture dans le pays.

Des actes de torture « quasi systématiques »

Rowelito Almeda figurait parmi les 43 personnes secourues dans ce lieu de détention clandestin. Il a raconté à Amnesty International que, alors qu’il quittait un commissariat, un policier l’avait frappé violemment au visage avec un casque, lui brisant quatre de ses dents de devant. On l’a ensuite battu à plusieurs reprises et on lui a administré des décharges électriques. Des policiers l’ont bâillonné, lui ont recouvert le visage de ruban adhésif et l’ont menotté, comme s’ils se préparaient à l’exécuter. Il a entendu les policiers qui parlaient de « le descendre » – sans parvenir à s’entendre sur ce point.

D’après des investigations menées récemment par Amnesty International, la torture reste monnaie courante aux Philippines.

Les personnes en garde à vue se voient infliger divers sévices dont des décharges électriques ; des passages à tabac, des coups de pied et de poing systématiques ; des coups avec des bâtons de bois ou des barres de métal ; des brûlures de cigarettes ; des simulacres de noyade ; et la quasi-asphyxie avec des sacs en plastique, pratique « quasi systématique ».

« L’aspect le plus inquiétant de l’utilisation de la roue de la torture est le plaisir que les policiers retiraient des tortures qu’ils infligeaient. Cet instrument montre à quel point l’acte odieux de torture est devenu une pratique à laquelle ils se livrent comme s’ils étaient au-dessus des lois, sans craindre des poursuites judiciaires », a déclaré Hazel Galang-Folli, spécialiste de l’Asie du Sud-Est au sein d’Amnesty International.

Bien que les Philippines aient ratifié deux traités internationaux fondamentaux contre la torture et adopté une loi progressiste contre cette pratique il y a de cela cinq ans, les policiers présumés responsables d’avoir torturé des détenus sont rarement déférés à la justice et, a fortiori, jamais condamnés à des peines d’emprisonnement. À la connaissance d’Amnesty International, aucun tortionnaire n’a à ce jour été déclaré coupable au regard de cette loi.

L’organisation estime que l’absence d’enquêtes effectives, à laquelle viennent s’ajouter une corruption endémique au sein de la police et le faible nombre de poursuites engagées dans les affaires de torture, crée un cocktail toxique qui dissuade les victimes de signaler les sévices qu’elles ont subis.

Rares sont les personnes qui osent porter plainte contre des policiers, sachant qu’elles risquent de subir des représailles ou des actes de harcèlement ou d’intimidation de la part des policiers eux-mêmes ou de voyous engagés par eux.

Les personnes qui portent plainte malgré tout doivent surmonter une série de difficultés administratives, car les règles et procédures sont floues et incohérentes. Sur le très petit nombre de plaintes qui atteignent le stade de l’information judiciaire, la plupart sont classées sans suites sur un point de procédure.

Après avoir été secouru par la Commission des droits humains, Rowelito Almeda a déclaré que la police avait tenté de trouver un compromis avec lui pour l’empêcher de porter plainte à la suite des tortures subies.

Les policiers l’ont obligé à signer un document où il indiquait qu’il retirerait la plainte pour torture déposée pour son compte par la Commission des droits humains. Il n’a décidé de maintenir sa plainte qu’en apprenant que les policiers qui l’avaient détenu avaient engagé quelqu’un pour le tuer. Il s’est avéré qu’il s’agissait de son cousin, qui l’a informé.

La condamnation de ces pratiques par la communauté internationale porte ses fruits. Après la publication, le mois dernier, du rapport d’Amnesty International intitulé Au-dessus des lois ? La police torture aux Philippines, le Sénat philippin a ouvert une enquête sur les tortures policières dans le pays, enquête dans le cadre de laquelle l’organisation a témoigné.

Lors de l’enquête, le représentant de la police nationale philippine a indiqué qu’il n’avait pas connaissance des cas de torture présentés dans le rapport et n’a pu donner aucun exemple concret de mesures prises par la police pour mettre fin à ces pratiques.

En conséquence, le président de la Commission sénatoriale a ordonné à la police d’étudier le rapport de l’organisation et de préparer une réponse étayée d’informations sur les programmes qu’elle avait mis en place pour lutter contre la torture.

« L’éradication de la torture aux Philippines sera une tâche difficile, mais cela n’en reste pas moins la seule solution acceptable », a déclaré Hazel Galang-Folli.

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