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Pourquoi les Rohingyas fuient-ils le Myanmar ?

La crise des milliers de réfugiés Rohingyas coincés dans le golfe du Bengale et sur la mer d’Andaman, au large des côtes de l’Asie du Sud-Est, sera au cœur du sommet régional consacré à la migration clandestine qui se tiendra le 29 mai dans la capitale thaïlandaise, Bangkok. Les causes profondes de cette crise trouvent leur origine au Myanmar, où les Rohingyas sont en butte à une discrimination institutionnalisée depuis des décennies.

Depuis trois ans, des dizaines de milliers de Rohingyas embarquent sur des bateaux pour fuir à l’étranger, afin d’échapper aux persécutions dont ils font l’objet au Myanmar. Cependant, les difficultés qu’ils rencontrent ne sont pas nouvelles.

Dans ce document, Amnesty International passe en revue la persécution cautionnée par l’État et la terrible situation humanitaire qui conduisent des dizaines de milliers de Rohingyas à risquer leur vie et à fuir le pays qu’on ne leur permet pas d’appeler patrie.

Une persécution cautionnée par l’État

On estime que plus d’un million de Rohingyas vivent au Myanmar, où ils sont réprimés et privés de leurs droits fondamentaux depuis des dizaines d’années. Ils ne sont pas reconnus comme un groupe ethnique officiel et se voient privés des droits à la citoyenneté, en vertu de la Loi sur la citoyenneté de 1982, qui les rend dans les faits apatrides. En conséquence, leurs droits d’étudier, de travailler, de voyager, de se marier, de pratiquer leur religion et de bénéficier des services de santé sont fortement restreints.

Les autorités du Myanmar nient l’existence des Rohingyas et font référence à ce groupe en utilisant le terme « Bengalis », insinuant que ce sont des migrants venus du Bangladesh voisin. En outre, elles limitent fortement l’accès à l’État d’Arakan et il est très difficile d’obtenir des informations indépendantes et précises sur la situation des droits humains dans cet État.

Tandis que le président du Myanmar Thein Sein est encensé pour les réformes d’envergure mises en œuvre depuis son entrée en fonction en 2011, les Rohingyas n’en ont assurément pas bénéficié. Au contraire, les récentes initiatives du gouvernement semblent destinées à renforcer leur exclusion.

En 2015, la pression des manifestants nationalistes bouddhistes a incité le président à annuler tous les certificats temporaires d’identité, appelés localement les « cartes blanches ». Sans ces cartes, de nombreux Rohingyas n’auront plus de papiers d’identité. Cela compromet fortement leur participation aux élections générales, prévues pour novembre 2015.

En octobre 2014, le gouvernement a annoncé un Plan d’action pour l’État d’Arakan. S’il est mis en œuvre, il aggravera encore la discrimination et la ségrégation à l’encontre des Rohingyas. L’annonce de ce plan a semble-t-il déclenché une nouvelle vague de départs par bateaux. Le gouvernement ne l’a pas rendu public, et n’a pas consulté les communautés touchées, avivant les craintes qu’il ne soit utilisé pour marginaliser encore davantage les Rohingyas.

En mars 2014, la veille du premier recensement national au Myanmar depuis 1983, le gouvernement est revenu sur sa promesse de permettre aux Rohingyas de s’identifier en tant que tels et a annoncé que s’ils ne s’enregistraient pas en tant que « Bengalis », ils ne seraient pas comptabilisés, ce qui dans les faits les exclut du recensement.

Les violences

En 2012, des heurts violents ont éclaté entre bouddhistes et musulmans – des Rohingyas pour la plupart – dans l’État d’Arakan. Ils se sont soldés par de nombreuses victimes, et ont entraîné des déplacements massifs de population et des destructions de biens.

Les tensions entre les communautés bouddhistes et musulmanes n’ont pas faibli depuis. Des attaques dirigées principalement contre les musulmans se sont déroulées dans plusieurs villes à travers le pays en 2013 et 2014.

Selon certaines allégations, les forces de sécurité de l’État ont pris part directement à certains actes de violence, ou se sont abstenues de protéger les victimes des attaques. À la connaissance d’Amnesty International, aucune enquête indépendante n’a été menée sur ces faits et aucun représentant de l’État n’a été amené à rendre des comptes. Les autorités du Myanmar ont préféré arrêter et emprisonner les dirigeants de la communauté Rohingya qui ont dénoncé les atteintes aux droits humains infligées à cette communauté.

Amnesty International continue de recevoir des informations sur les arrestations arbitraires, la torture et les mauvais traitements infligés à des Rohingyas en détention, ainsi que sur des morts en détention aux mains des forces de sécurité du Myanmar.

Les déplacements

Les affrontements de 2012 ont entraîné le déplacement de dizaines de milliers de personnes. Aujourd’hui, on estime que 139 000 personnes, pour la plupart des Rohingyas, sont toujours déplacées dans l’État d’Arakan, la plupart vivant dans des camps officiels pour personnes déplacées et dans des abris provisoires illégaux. Beaucoup ont un accès très limité à la nourriture, aux soins médicaux et aux installations sanitaires, ainsi qu’à une assistance humanitaire vitale.

Les restrictions imposées par le gouvernement et la défiance des Rakhines bouddhistes à l’égard des ONG, notamment parce qu’elles sont perçues comme partiales envers les Rohingyas et les musulmans, continuent d’entraver l’acheminement d’assistance humanitaire aux personnes déplacées.

Revenant d’une visite en juillet 2014, un haut responsable des Nations unies a déclaré avoir été témoin « d’un niveau de souffrance humaine dans les camps pour personnes déplacées que je n’avais personnellement jamais constaté auparavant. »

Une intolérance religieuse et une discrimination croissantes

Le Myanmar connaît une hausse inquiétante de l’intolérance religieuse depuis quelques années, nourrie entre autres par les groupes nationalistes bouddhistes radicaux, et visant particulièrement les musulmans. Les autorités n’ont guère pris de mesures contre ceux qui incitent à la discrimination, à l’hostilité et à la violence. Au contraire, elles ont adopté de nouvelles lois et politiques qui vont renforcer la discrimination à l’égard des Rohingyas, entre autres minorités.

Elles ont notamment promulgué la semaine dernière la Loi relative à la santé et au contrôle de la population, qui instaure pour les femmes un intervalle obligatoire d’espacement des naissances de 36 mois, jouant sur la peur que les groupes minoritaires ont plus d’enfants que la majorité bouddhiste. Cette nouvelle loi est particulièrement inquiétante pour les couples Rohingyas, qui par le passé ont été contraints de ne pas avoir plus de deux enfants. Il y a un risque qu’elle ne soit utilisée pour contrôler la population et même ouvrir la voie à la contraception, à l’avortement et à la stérilisation imposées par l’État.

Trois autres textes de loi visant à « protéger la race et la religion » sont encore examinés par le Parlement et pourraient donner carte blanche aux autorités pour opérer des discriminations à l’égard des femmes et des minorités, dont les Rohingyas.

Nulle part où aller

En raison de la détérioration de la situation, un nombre croissant de Rohingyas quittent le Myanmar depuis quelques années. Depuis les violences de 2012, le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) estime que plus de 110 000 personnes, pour la plupart des Rohingyas mais aussi des Bangladais, ont quitté le golfe du Bengale par bateaux. De janvier à mars 2015, on estime que ce chiffre s’élève à 25 000, soit le double par rapport à la même période en 2014.

De nombreux Rohingyas franchissent la frontière vers le Bangladesh voisin et tentent d’embarquer sur des bateaux à destination de pays d’Asie du Sud-Est, en particulier la Thaïlande et la Malaisie, où ils risquent de subir de nouvelles atteintes aux droits humains.

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