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Racisme, ségrégation et rejet : la réalité que vivent les enfants roms en République tchèque

Par Nicolas Beger, directeur du Bureau des institutions européennes d’Amnesty International

Mes collègues m’ont récemment parlé d’une jeune fille nommée Jana*, qu’ils ont rencontrée. D’après son témoignage, ses camarades de classe l’appelaient « bouche noire », lui disaient qu’elle était « dégoûtante » et lui avaient un jour caché ses chaussures, la laissant pieds nus dans la neige. Lorsque sa famille a abordé cette situation avec l’école, rien n’a été fait. Lorsque le frère de Jana, Karol*, l’a défendue, il n’a pas été soutenu. D’autres élèves leur ont dit qu’ils étaient sales et sentaient mauvais. Lorsque les professeurs s’en sont rendu compte, ils ont dit à Jana et Karol qu’ils ne s’intégraient pas et leurs notes ont fortement baissé.

Cette histoire n’est pas un incident isolé de harcèlement scolaire, mais une injustice que vivent de nombreux enfants au quotidien. Il s’agit bel et bien de discrimination, subie par de nombreux enfants roms en République tchèque et ailleurs en Europe, à l’école, où ils sont pourtant censés être en sécurité et soutenus.

La discrimination vis-à-vis des élèves roms au sein du système éducatif tchèque prend diverses formes, dont le harcèlement raciste auquel ont été confrontés Jana et Karol. D’autres enfants sont placés de manière abusive dans des écoles pour élèves souffrant de « handicaps mentaux légers », appelées « écoles pratiques », en violation flagrante de la législation contre la discrimination en vigueur en République tchèque, au sein de l’Union européenne (UE) et inscrite dans les textes internationaux relatifs aux droits humains.

Le 13 novembre, cela fait sept ans jour pour jour que la Cour européenne des droits de l’homme a déclaré que la République tchèque bafouait la Convention européenne des droits de l’homme s’agissant de la discrimination envers les enfants roms dans le système éducatif.

L’arrêt D.H. et autres c. République tchèque concernait un groupe d’élèves roms d’une école primaire à Ostrava, la troisième ville du pays, qui étaient placés dans des écoles pour élèves présentant des « handicaps mentaux légers ». La Cour a statué qu’en l’absence des garanties nécessaires, placer des enfants roms dans de telles écoles constituait une discrimination.

Pourtant, sept ans plus tard, la discrimination perdure. Les élèves roms sont surreprésentés dans les établissements qui accueillent les enfants souffrant de « handicaps mentaux légers » à travers le pays.

Le gouvernement affirme qu’il a renforcé les garanties contre les placements arbitraires dans ces établissements, notamment en exigeant l’accord des parents. Cependant, des parents roms dénoncent encore les pressions exercées sur eux pour faire tester leurs enfants dans des centres d’évaluation.

Lors d’une récente visite à D ??ín, dans le nord de la République tchèque, Amnesty International a rencontré Tereza*. Son fils aîné avait été transféré dans une école pour enfants souffrant de « handicaps mentaux légers », parce qu’il avait manqué des cours après s’être cassé la jambe et s’être fait opérer. Elle était déterminée à ne pas laisser l’histoire se répéter pour son cadet, Dan*. Elle a donc insisté pour que Dan reste dans le système éducatif classique, mais la directrice a indiqué à Tereza qu’elle ne voulait pas de lui dans son école et n’avait pas les ressources pour « s’occuper » de son cas. Aujourd’hui, les deux fils de Tereza fréquentent une « école pratique ».

Les perspectives pour les enfants roms intégrés dans des écoles classiques ne sont guère plus reluisantes. Beaucoup sont inscrits dans des écoles ou des classes réservées uniquement aux Roms, qui offrent un niveau d’enseignement plus faible, et les parents roms ne peuvent pas décider de l’école de leur enfant.

En janvier 2014, une école primaire d’Ostrava a refusé d’inscrire 12 enfants, dont 10 Roms. Tous vivaient dans le secteur de scolarisation. Officiellement, ce refus était motivé par leur niveau scolaire ; officieusement, le directeur a confié sa réticence bien avant l’inscription. Il a déclaré au coordinateur de projet d’une ONG qui s’efforce de placer les enfants roms dans des écoles à mixité ethnique que ces enfants devaient être inscrits dans « leurs écoles ». Il a expliqué à Amnesty International qu’il ne souhaitait pas que son établissement ait la réputation d’être une école « pour Roms ».

Le racisme, la ségrégation et le rejet : voici la réalité à laquelle sont confrontés les enfants roms en République tchèque. Or, l’éducation est un droit fondamental dont doivent bénéficier tous les enfants sans exception.

La discrimination fondée sur la ségrégation à l’école n’est pas seulement illégale, elle induit une éducation limitée et des opportunités restreintes en termes d’emploi : les enfants roms sont pris au piège d’un cercle vicieux d’exclusion et de marginalisation.

Mais tout espoir n’est pas perdu.

Le 25 septembre, la Commission européenne a annoncé qu’elle allait lancer une procédure d’infraction contre la République tchèque pour violation de la loi relative à la lutte contre la discrimination en vigueur au sein de l’Union européenne (UE), s’agissant de la discrimination à l’égard des enfants roms dans le système éducatif. Au niveau national, une réforme de la Loi relative à l’école est en cours, afin de garantir que les enfants ayant des besoins éducatifs spéciaux soient accueillis dans les écoles classiques.

Il est crucial que la Commission associe à ses propos des mesures concrètes et cohérentes afin de protéger les générations de Roms, actuelles et futures, en République tchèque et à travers l’UE. Il faut également que la réforme de la Loi tchèque relative à l’école s’attaque et remédie tout particulièrement à la discrimination ethnique et à la ségrégation qui existent dans les établissements scolaires. Si ce n’est pas le cas, la République tchèque continuera de bafouer ses obligations légales.

Pour Jana et Karol, la situation est bien sombre. Ils ont continué à être harcelés, et se sont mis à sécher les cours. Ils ont accumulé trop d’absences non excusées et les services sociaux sont intervenus. Ils ont retiré les enfants du domicile familial pour les placer dans un orphelinat.

Aujourd’hui, sept ans après, nous devons faire en sorte de ne pas laisser s’écouler autant de temps avant de refermer ce sombre chapitre de l’histoire du système éducatif en République tchèque, afin que tous les enfants puissent enfin jouir de leur droit à l’éducation.

*Les noms des personnes citées ont été modifiés.

Cet article a été initialement publié sur New Europe le 13 novembre 2014.

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